Project Gutenberg's Mes Origines. Memoires et Recits, by Frederic Mistral

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Title: Mes Origines. Memoires et Recits

Author: Frederic Mistral

Posting Date: April 9, 2013 [EBook #7012]
Release Date: December, 2004
First Posted: February 22, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Mes Origines.


Mémoires et récits.
(Traduction du provençal)


par Frédéric Mistral.





CHAPITRE I.

AU MAS DU JUGE.

Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. -- Maître
François, mon père. -- Délaïde, ma mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul
Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de Beaucaire. -- Les
fleurs de glais.

D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au Midi
là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les
falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou
moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des
Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches grecques, un
véritable belvédère de gloire et de légendes.

Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la
contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les Barbares,
derrière les murs de son camp; et ses trophées triomphaux, à
Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans, dorés par le
soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons
du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans les
Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment Ouide di
Sarrasin (pierrée des Sarrasins), parce que c'est par là que les
Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les rocs
escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur
château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin
et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles châtelaines
du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que dorment, sous les
dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est dans les grottes
du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées. C'est sous
ces ruines, romaines ou féodales, que gît la Chèvre d'Or.

Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu de la
plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire peut-être du consul
Caïus Marius on nomme encore Le Caieou.

-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais, -- un
vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en Languedoc
comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie que
ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer, là-bas, on tirait
un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de vingt
lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau pendant.
Aussi, quoique nos voisins nous traitent de mange-grenouilles, les
Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il n'est
pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils m'avaient
demandé quelques couplets pour la chorale du village, voici, à ce
propos, les vers que je leur fis:

Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau de plus en
plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la contrée
-- et tient son nom du mois de Mai.

Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres conscrits, rien ne vous
charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous aimeriez y
manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.

Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de cyprès --
que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se lève le mistral,
-- il ne fait que branler le berceau.

Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans trêve, --
s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos vignes,
nous mangeons le pain de nos blés.

La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles, touchant le
Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement de quatre paires de
bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets de charrue,
son pâtre, sa servante (que nous appelions la tante) et plus ou
moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières, qui venaient
aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les sarclages, pour
les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la saison
des semailles ou celles de l'olivaison.

Mes parents, des ménagers, étaient de ces familles qui vivent sur
leur bien, au labeur de la terre, d'une génération à l'autre! Les
ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à part: sorte
d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et bourgeois, et
qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le paysan,
habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou le hoyau,
ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en grand, dans
les mas de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui, travaille debout
en chantant sa chanson, la main à la charrue.

C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants, chantés
aux noces de mon neveu:

Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et conquis le
terroir -- avec cet instrument.

Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël -- et de la toile
rousse pour nipper la maison.

Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas, -- et vous
mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.

Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres, comme le font
tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer que
la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus, par
alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le célèbre
pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces Mistral. Et,
à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en sortait), on peut
voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le nom de
Palais de la Reine Jeanne.

Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle avec cette
devise assez présomptueuse: "Tout ou Rien." Pour ceux, et nous en
sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des noms
patronymiques ou le mystère des rencontres, il est curieux de trouver
la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à la seigneurie de
Mistral désignant le grand souffle de la terre de Provence, et,
enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de notre famille
terrienne.

-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a
quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement l'idée
de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente croissance
en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la maison
(père, mère, fils),
au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois harmonies
familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du sage à l'écart.
La devise Tout ou Rien rimerait aisément à ces fleurs sédentaires
et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de terrien
endurci.

Mais laissons là ces bagatelles. Mon père, devenu veuf de sa
première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se remaria, et je
suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait fait la
connaissance de ma mère:

Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était au milieu
de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait à la faucille.
Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis
qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua
une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de
glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle et lui dit:

-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?

La jeune fille répondit:

-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon
nom est Délaïde.

-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui est le maire de
Maillane, va glaner?

-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille: six
filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien,
quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond: "Mes
petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et voilà pourquoi
je suis venue glaner.

Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth
et de Booz, le vaillant ménager demanda Délaïde à maître Poulinet, et
je suis né de ce mariage.

Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de l'an 1830,
dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya quérir mon père, qui
était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses champs. En
courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:

-- Maître, cria le messager, venez! car la maîtresse vient
d'accoucher maintenant même.

-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.

-- Un beau, ma foi.

-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!

Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant achevé son labour, le
brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point qu'il fût
moins tendre pour cela; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux
anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses manières,
l'apparente rudesse du vieux pater familias.

On me baptisa Frédéric, en mémoire, paraît-il, d'un pauvre petit gars
qui, au temps où mon père et ma mère se parlaient, avait fait
gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps après,
était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu à
Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait
voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour remercier la Mère
de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des Centuries, le
fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom mystique et
mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si bien
trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni au presbytère.

Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui me nourrissait de son
lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement, dans
une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre mère,
dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse, présentant avec
orgueil son "roi" à ses amies, et, cérémonieuses, les amies et
parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage et m'offrant
une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et une
allumette, avec ces mots sacramentels:

-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain, sois
sage comme le sel, sois droit comme une allumette.

On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de raconter ces choses.
Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il m'agrée de
revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon berceau
de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car, là, je ressuscite le
bonheur de ma mère dans ses plus doux tressaillements.

Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui enveloppait mes
langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très fort recommandé de me
tenir serré à point, parce que, disait-elle, les enfants bien
emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le jour de la
Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds" et,
triomphalement, ma mère m'apporta à l'église de Maillane; et sur
l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant que ma
marraine me chantait : Avène, Avène, Avène (Viens, viens, viens),
on me fit faire mes premiers pas.

A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe. C’était une
demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le long, me
dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux et
moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me portât encore un
peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à mi-chemin du
village, ma pauvre mère me déposa en disant:

-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.

Après la messe, avec ma mère, nous’ allions voir mes grands-parents,
dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche, où, de coutume, les
bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet Rivière,
en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la cheminée,
venaient parler du gouvernement.

M. Dumas, qui avait été juge et qui s’était démis en 1830, aimait,
sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci, par exemple,
qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les dimanches, aux jeunes
mères qui dodelinaient leurs mioches:

-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni livre : parce
qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé, il peut la
perdre et, un livre, le déchirer.

M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse et leurs onze
ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon des
ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar- seille, représentant
des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour étaler
l’éducation de sa lignée, il faisait, non sans orgueil, déclamer,
vers à vers, mot à mot, un peu à l’un, un peu à l’autre, le récit de
Théramène:

A peine nous sortions des portes de Trézène...
De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar...
Ses gardes affligés... affizés...
Imitaient son silence autour de lui rangés...
Lui ranzés.

Ensuite, il disait à ma mère:

-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter?

-- Si répondait naïvement ma mère: il sait la sornette de Jean du
Porc.

-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.

Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement:

Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure? — Le roi Maure — Qui
le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La calandre — Qui en sonne
le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le deuil? — Le cul du
chaudron.

C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et sornettes, que nos
parents, à cette époque, nous apprenaient à parler la bonne langue
provençale; tandis qu’à présent, la vanité ayant pris le dessus dans
la plupart des familles, c’est avec le système de l’excellent M.
Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait de petits niais
qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches
ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier absolument
tout ce qui est de tradition.

Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne, mon
aïeul maternel. Il était, comme mon père, ménager propriétaire,
d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec cette
différence que, du côté des Mistral, c’étaient des laborieux, des
économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays, n’avaient pas
leurs pareils, et que, du côté de ma mère, tout à fait insouciants et
n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils laissaient l’eau
courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul Étienne, pour tout dire,
était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.

Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six filles (qui, à
l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis allaient
manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à la main),
dès qu’il y avait fête quelque part, en avant! Il partait pour trois
jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que duraient les
écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles se touchaient
(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors, grand’maman
Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:

-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger comme ça le
bien de tes filles I

(1) Quand la poche est vide.

-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu t'inquiéter? Nos
fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu verras,
Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.

Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait donner
sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui prêtaient de
l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui ne l'empêchait pas,
quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le branle
devant la cheminée, en chantant tous ensemble:

Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!
Ce sont de braves gens,
Quand ils n'ont plus d'argent.

Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:

Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons pas le sou,
-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est derrière, -- N'a
pas un denier, -- N'a pas un denier.

Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir ainsi partir, l'un
après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau
patrimoine:

-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon grand-père, pour
quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la rue.

Ou bien:

-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait pas les
impositions!

Ou bien:

-- Cette friche-là? les arbres du voisin la desséchaient comme
bruyère.

Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que
joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des usuriers:

-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens pareils.
Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les gaspilleurs,
pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait, l'argent est
marchandise?

C'était l'époque, en ce temps-là, où Beaucaire, avec sa foire,
faisait merveille sur le Rhône; il venait là du monde, soit par eau,
soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs et des
nègres.

Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il
faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser,
pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile,
les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un
rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en
piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des Halles,
aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du Pré.

C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et
grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet,
l'exposition universelle de l'industrie du Midi.

Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien, ne manquait pas telle
occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire ses
bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre, du girofle
ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir de
fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en pièce,
non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les reins; et il
flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des bateleurs, des
charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens, lorsqu'ils
discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage de quelque
bourrique maigre.

Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec Rosette! Il y était
toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme un pauvre
aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là sans cesse
sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les filous (et
imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui tiraient chaque
année, tout doucement, l'un après l'autre, sans qu'il se retournât,
tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il savait
d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin que ça, et
s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane, avec le
nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs neufs
qui avaient déteint:

-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore volé tes
mouchoirs.

-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.

-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture.

-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain; ce
Polichinelle m'a tant fait rire!

Bref, quand ses filles (et ma mère en était une) furent d'âge à se
marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien désagréables, les
galants, malgré tout, vinrent tout de même à l'appeau. Seulement,
quand les pères disaient à mon aïeul:

-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles?

-- Combien je fais à mes filles? répondait maître Étienne, tout rouge
de colère; ô graine d'imbécile, c'est dommage! A ton gars je
donnerais une belle gouge, tout élevée, toute nippée, et j'y
ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas mes
filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à la huche de
maître Étienne il y a du pain.

Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père furent prises,
toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même qu'elles
firent toutes de bons mariages? Fille jolie, dit le proverbe,
porte sur le front sa dot.

Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans en
cueillir encore un tout petit bouquet.

Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je suis né, il y avait le
long du chemin un fossé qui menait son eau à notre vieux Puits à
roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle était claire et
riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais m'empêcher, surtout
les jours d'été, d'aller jouer le long de sa rive.

Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier livre où j'appris, en
m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des poissons,
épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que j'essayais
de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi à mettre des
clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait des
demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout doucement,
lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes petits
doigts, quand elles ne s'échappaient pas, légères, silencieuses, en
faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait des
"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre blanc, qui
sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la façon des
cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles, qui
sortaient de la mousse une échine glauque, chamarrée d'or, et qui, en
me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte de
salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de gros
escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait des
"mange-anguilles".

Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques, telles que ces
"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les fleurs du typha;
telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur la nappe de l'eau,
ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que le
"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse qui se mire
dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et la
"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux de
l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.

Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus, c'était la
fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au bord des
eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes et de
belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des hallebardes
d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis d'or, armes de
France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur, n'étaient que
des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car le
glais est un iris, et l'azur du blason représente bien l'eau où croît
le glais.

Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps après la moisson, on
foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient dans l'aire à
travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui piétinaient,
ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes qui,
les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux, quatre par
quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille avec des
fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en dansant au
soleil, nu-pieds, sur le grain battu.

Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une chèvre rustique,
formée de trois perches, était suspendu le van. Deux ou trois filles
ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible le
blé mêlé aux balles; et le "maître", mon père, vigoureux et de haute
taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les mauvaises
graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par
intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le crible
immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et, sérieux,
l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu ami, il lui
disait:

-- Allons, souffle, souffle, mignon!

Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche, haletait de nouveau
en emportant la poussière; et le beau blé béni tombait en blonde
averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait entres les
jambes du vanneur.

Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le grain avec la
pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au puits ou tirer
de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes enjambées, mesurait le
tas de blé et y traçait une croix avec le manche de la pelle en
disant: "Que Dieu te croisse!"

Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je portais
encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans -- après m'être
bien roulé, comme font les enfants, sur la paille nouvelle, je
m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à roue.

Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais commençaient à
s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller cueillir quelques-uns
de ces beaux bouquets d'or.

J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de l'eau; j'envoie
la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles étaient trop
éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras dedans: je tombe
dans l'eau jusqu'au cou.

Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me donne quelques
claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me faisant filer
vers le Mas:

-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!

-- J'allais cueillir des fleurs de glais.

-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes glais. Tu
ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes cachés, un gros
serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?

Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers, mes
chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe trempée et
ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe du
dimanche, en me disant:

-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.

Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille fraîche quelques
jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui voltige dans un
chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds flottant
au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà encore vers le fossé
du Puits à roue...

Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours là, fières au
milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me fut
plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien doucement
sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de l'eau;
j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je puis... et
patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.

Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je regardais les bulles
gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais entrevoir le gros
serpent, j'entendais crier dans l'aire:

-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est encore tombé à
l'eau!

Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout noir de la boue
puante, et la première chose, troussant ma petite robe, vlin! vlan!
elle m'applique une fessée retentissante.

-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais? Y retourneras-tu
pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue, fripe-tout,
petit monstre! qui me feras mourir de transes!

Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la tête basse, et
de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois, ma robe des jours
de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les yeux,
avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond bleuâtre.

Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:

-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire?

-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas dans
l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.

Plein de zèle, je vole vers les poules qui rôdaient par les chaumes,
becquetant les épis que le râteau avait laissés. Tout en gardant,
voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle? -- se met à
pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont les
ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après, qui
voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs, si bien que
nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!

Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le ruisseau et
qui réveillaient mon envie, mais une envie passionnée, délirante,
excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le fossé:

"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"

Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc qui croissait
là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie encore
d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur, le
jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé, je plonge
la tête première.

Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les gens de
l'aire accourent:

-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le fossé. Ta
mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler d'importance!

Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout en
larmes et qui disait:

-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait peut-être un
"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les autres:
il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous ses
jouets en allant dans les blés chercher des bouquets sauvages...
Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis peut-être
une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah! tiens-toi, pauvre
mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en tiendrait, des
robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends grâce --
qu'il ne soit pas noyé!

Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du fossé. Puis, une
fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la sainte femme
m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant fait
boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma berce, où,
lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.

Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais... Dans
un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas, limpide,
transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de Vaucluse, je
voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui étalaient
dans l'air une féerie de fleurs d'or!

Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs ailes de
soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je cueillais à
pleines mains, à jointées, à brassées, les fleurs de lis blondines.
Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.

Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!"

Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée de fleurs de glais
couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.

Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur père, était allé
cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la Maîtresse, ma mère
belle, les avait mises sur mon lit.

 

CHAPITRE II.

MON PÈRE.

L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. --
La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin.
-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.

Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des
laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait
au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que
français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes
parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était
plus qu'eux:

-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme
nous?

-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.

-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux
pas être monsieur.

J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme
celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de
terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère,
devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie,
il la dénommait ma mouié (mon épouse). Le beau marquis et la
marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet,
chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres
gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture,
comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher
dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:

-- Frédéric!

Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,
moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant
que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:

-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,
cet insupportable, et il va se cacher!

Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite, craintif, de ma
tanière, vlan! j'avais ma fessée.

J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre maître-valet, quand,
derrière la charrue tirée par ses deux mules, les mains au mancheron,
il me criait, patelin:

-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer.

Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête, émoustillé, me voilà dans le
sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée, pour
cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc arrachait.

-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.

Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main:

-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons, tiens, empoigne
les cornes du manche de la charrue.

Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je prenais les
mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains pleines
d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:

-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux éclats, tu
pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!

On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi que,
dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en venant de
traire, notre berger Rouquet me criait:

-- Viens, petit, boire à même dans le piau.

Le piau est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on
trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras
troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire
écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour
le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la
"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête
jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau
ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer
dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y
attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.

Après, c'était un faucheur qui me disait:

-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de frappe-talon; veux-tu me
faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les
passereaux.

Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.

-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros
saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.

Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de
grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon.

C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos
travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation
d'enfance.

Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison
renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la
tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les
vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes
majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement
indépendante et calme.

Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée,
de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,
qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur
l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans
les peintures de Léopold Robert.

Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre,
entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,
autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut
bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du
jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en
état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de
son couteau et, sur le coup, tous se levaient.

Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par
le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand
vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,
bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.

Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il
se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la
Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait
la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La
France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un
jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui
battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des
roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les
deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la
parole:

-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?

-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et
les cloches.

Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau
devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il
rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:

-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme,
pour cela, représentant du peuple?

L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit
tirer ses bêtes.

Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme
en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains
croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil,
qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière
pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient,
il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques.

Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le Nouveau
Testament, l'Imitation et Don Quichotte (lequel lui rappelait sa
campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).

-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre,
nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,
m'avait appris ma croix de par Dieu.

Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens
pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses,
avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé Cartabèou.

Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois,
il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit
des pluies torrentielles:

-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien
ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence,
qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si,
pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de
tout, mes enfants.

Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter
au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de
légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre
toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était
ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si
l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon
travailleur; et, si l'on répondait oui:

-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.

Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la
veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne
heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle
galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues
sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille
de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en
allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur
maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui
n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux
garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant:

-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec
vous autres.

Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël",
qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous
l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un
bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer,
mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin
cuit, en disant:

Allégresse! Allégresse,
Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
Avec Noël, tout bien vient:
Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.

Et, nous écriant tous: "Allégresse, allégresse, allégresse!", on
posait l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet
de flamme:

A la bûche
Boute feu!

disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table.

Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la
famille complète, pacifique et heureuse. A la place du caleil,
suspendu à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait
de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles
brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un,
c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette,
verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans l'eau le jour
de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à tour
apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un long
clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le muge aux
olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un
tas de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces à
l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; puis,
au-dessus de tout, le grand pain calendal, que l'on n'entamait
jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au premier
pauvre qui passait.

La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue ce jour-là;
et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et on louait
leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave homme de
père revenait à l'Espagne et à ses souvenirs du siège de Figuières.

Si je vous disais, commençait-il, qu'étant là-bas en Catalogne, et
faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort de la
Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la guerre et malgré tout,
passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma foi de Dieu,
comment s'arrangea la chose:

"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre Perpignan et
Figuières, nous tournions, retournions depuis passablement de temps,
en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes espagnoles. Aïe! que
de morts, que de blessés et de souffrances et de misères! Il faut
l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, -- c'était en
décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et les chevaux,
à défaut de pâture, rongeaient, hélas! les roues des fourgons et des
affûts.

"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond d'une gorge, du
côté de la mer, je vais découvrir un arbre d'oranges, qui étaient
rousses comme l'or!

"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel prix, vous allez me
les vendre.

"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au camp et, tout
droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de Cabanes), je vais
avec mon panier et je lui dis:

"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...

"-- Mais où as-tu pris !ça?

"-- Où j'ai pu, capitaine.

"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir... Aussi,
demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou je ne
pourrai.

"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de canon
me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois, "poser
le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.

"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire.

Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait renfermé, cher
homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je vais
dire:

"Armée des Pyrenées-Orientales.

"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons congé au
citoyen François Mistral, brave soldat républicain, âgé de vingt-deux
ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche idem,
menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son pays,
par toute la République, et au diable, si bon lui semble.

"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la belle veille de
Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les embrassades
et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai le nom de
ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me fait
venir à la commune et m'interpelle comme ceci:

"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée?

"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de venir, cette
année, "poser la bûche" à Maillane.

"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer au tribunal
du district, à Tarascon.

"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par deux
gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois faces
rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:

"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment ça se
fait-il que tu aies déserté?

"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport:

"-- Tenez, lisez, leur dis-je.

"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en me secouant
la main:

"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va, avec des
papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de Maillane.

"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce pas? Mais il
y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."

Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille, d'intérieur
patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais à te
montrer.

Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre souvenir, -- une
foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient, de
grand matin, nous saluer comme ceci:

Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne année,
Maîtresse, maître, accompagnée
D'autant que le bon Dieu voudra.

-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient mon père et ma
mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme d'étrennes, une
couple de pains longs et de miches rebondies.

Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres, on
distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain aux pauvres
gens du village.

Vivrais-je cent ans,
Cent ans, je cuirai,
Cent ans, je donnerai aux pauvres.

Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière que mon père
faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses obsèques, les pauvres
gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:

-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel
l'accompagnaient. Amen!

 

CHAPTER III

LES ROIS MAGES

A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les sornettes
maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. -- Le
cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots. --L'Esprit
Fantastique.

-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les voir arriver,
allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur quelques
offrandes.

Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce que nous
disaient nos mères.

Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village, nous
partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient à
Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour
adorer l'Enfant Jésus.

-- Où allez-vous, petits?

-- Nous allons au-devant des Rois.

Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et blondines fillettes,
en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin d'Arles, le
coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et nous
portions à la main, comme on nous l'avait dit, des galettes pour les
Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour les
chameaux.

Jours croissants,
Jours cuisants.

La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le soleil
descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux étaient gelés.
L'herbe des bords était brouie. Des saules défeuillés, les branches
rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,
frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on ne voyait
personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui rechargeait sur
la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux dépenaillé
qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.

-- Où allez-vous si tard, petits?

-- Nous allons au-devant des Rois!

Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en riant, en chantant,
en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades, nous allions
devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le vent.

Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait
derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires;
et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous
portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais
en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau
d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs
d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet.

Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa
cape, venait de faire paître ses brebis.

-- Mais où allez-vous, enfants si tard?

-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire
s'ils sont encore bien loin?

-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui
viennent; vous allez bientôt les voir.

Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux,
nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux.

Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme,
s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La
bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant.

Tout à coup:

-- Les voilà!

Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la
magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un
rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses,
enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de
pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant
un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.

-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux!
voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!

Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais
bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se
fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche
béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:

-- Où ont passé les Rois?

-- Derrière la montagne.

La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le
crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les
galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.

Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:

-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient.

-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.

-- Mais quel chemin avez-vous pris?

-- Le Chemin Arlatan...

-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est
du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux
Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous
aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les
trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!...
Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après
souper, vous irez les voir.

Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous
courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée,
l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,
lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël:

Ce matin,
J'ai rencontré le train
De trois grands Rois qui allaient en voyage,
Ce matin,
J'ai rencontré le train
De trois grands Rois dessus le grand chemin.

Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des
femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur
l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois
Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant
Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son
encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous
admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux
traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne
et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur
une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères,
qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le
meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait;
l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri
qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les santons qui figurent à
la Crèche. Mais c'était le Roi Maure que nous regardions le plus.

Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois,
d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le
rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies
d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis,
des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais,
dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la
couronne des vieux Rois.

-- Où ont passé les Rois?

-- Derrière la montagne.

Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la
jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous
voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque
toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!

Oh! vers les plaines de froment
Laissez-moi me perdre pensif,
Dans les grands blés pleins de ponceaux
Où, petit gars, je me perdais!
Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,
En récitant son angélus;
Et, chantantes, les alouettes,
Moi, je les suis dans le soleil...
Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,
Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!

(Iles d'Or).

Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante,
quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,
aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant,
cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,
en douce langue de Provence: le Pater des Calendes, Marie-Madeleine
la Pauvre Pécheresse, le Mousse de Marseille, la Porcheronne, le
Mauvais Riche, et tant d'autres récits, légendes et croyances de
notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement
de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son
sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des
traditions et du bon Dieu.

Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus
tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de
l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait
les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui,
dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche
coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école,
surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la
réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout
ce qui nous enchanta.

Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle
fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous
tenir ce propos:

-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour
toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!

Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?

Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant
vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de
la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant
la vie par la Danse macabre.

Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres
qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène
quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille
Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.

La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa
maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme,
comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui
se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis
sommeille.

-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un
petit somme?

-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans
dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en
priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand
on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.

-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la
réverbération.

-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche,
hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais
pas, peut-être, une maille d'huile.

-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de
votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.

-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en
restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève
sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine
du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes
peines à moi: autant vaut demeurer seule.

-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les
lavandières.

-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour,
frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne
disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le
monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu
les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de
notre temps.

-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?

-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des
sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la Bête des Sept Têtes,
Jean Cherche-la-Peur, le Grand Corps sans Ame...

Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre
veillées.

"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après
souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions
dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui
soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au
chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et,
pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les
bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de
leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le
dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.

"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule
de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des
personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de
foi, assuraient avoir vues.

"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils
habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du
bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait
dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main...
Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus
loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore
de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,
tout en lui disant: "Petite, tite, tite!", dès qu'elle croyait
l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente,
la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de
chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur,
retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle
avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait,
Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!

"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une
grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui
sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,
qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait
de l'égout de Cambaud.

"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute
dessus.

"Et le cheval se laissa monter.

"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je
vais l'enfourcher.

"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.

"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.

"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval
noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi,
douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième
s'écria :

"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une
place!

"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se
retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,
heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié :
"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les
emportait tous au diable.

"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui
allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient
tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou
mascs, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en
ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs
enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car,
une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant
dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la
barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce
vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des
enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le
berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en
mains! Cela fait frémir.

"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers?

Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait mutagots et qui
faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as
connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus
lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à
tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.

"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle
Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce
de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance
un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle,
avec un mauvais regard :

"-— Tu as touché Robert!

"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de
songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien
qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.

"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres
étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,
qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le
souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le
Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,
moi?...

"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne
peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il
hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois
sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas
ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la
fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la
mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés
ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout
seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille
hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se
recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva
l’écurie ouverte à deux battants.

"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les
grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant
d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il
s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des
niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il
leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie
leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le
Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres,
parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans
la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des
autres.

"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous
dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit
suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue
des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et
licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans
la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes
les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce
vacarme, dit:

"-— Il faut en finir!

"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil,
éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au
Fantastique :

"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de
pois gris.

"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime
que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier
les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de
petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le
savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du
fenil, et jamais nous ne le revîmes.

"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi
qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme.
Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je
lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois
l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait
signe de grimper... Ah !
je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais
grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini.

"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la
lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir!
Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes
grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la
veillée, les garçons nous criaient :

"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de
farandole.

"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer
l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...

"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce
sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez,
nous vous tiendrons compagnie.

"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant
avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon
sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —-
peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te
dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit.

"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous
ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que
j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri
quatorze!

"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il
faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de
musette!"

-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.

-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il
voudra.

Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et,
abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son
soleil.

 

CHAPITRE IV

L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE

Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille
de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve.

Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y
porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à
l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon
développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune
âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et
gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les
rudiments.

De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école
était de faire un plantié. Celui qui en avait fait un était regardé
par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron
fieffé!

Un plantié désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin
de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où
il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque,
après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils
redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.

Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux
plantent là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils
partent à l’aventure et vive la liberté!

C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître
absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant
dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la
montagne!

Seulement, puis vient la faim. Si c’est un plantié d’été, encore
c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs
pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous
prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien
mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis,
les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les
voir !

Mais si c’est un plantié d’hiver, il faut alors s’industrier...
Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils
ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les
fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils
boivent tout crus, avale!

Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et
la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou
pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient
l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les
blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans
les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les
tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies,
celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur
l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de
l’orme (qu’ils appellent du pain blanc), des oignons remontés, des
poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout
le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles...
Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous
tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles
disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout
ce que vous leur dites.

Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la
froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez
avec une paille dans l’anus.

Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe
sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :

Coccinelle, vole!
Va-t’en à l’école.
Prends donc tes matines,
Va à la doctrine...

Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant :

-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi.
Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle?
Vous l’interrogez ainsi :

Mante, toi qui sais tout,
Où est le loup?

L’insecte étend la patte et vous montre la montagne.

Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez
ces paroles :

Lézard, lézard,
Défends-moi des serpents :
Quand tu passeras vers ma maison
Je te donnerai un grain de sel.

-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud.

Et psitt, il s’enfuit dans son trou.

Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :

Colimaçon borgne,
Montre-moi tes cornes,
Ou j’appelle le forgeron
Pour qu’il te brise ta maison.

Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans
cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -—
et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de
chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer
des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret
vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur
vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse.

Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais
être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que
j’étais à l’école, je fis aussi mon plantié. Et en voici le motif :

Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper
de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour)
venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me
disaient :

-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout
le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur
les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...

Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient
les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les
nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants...

Et je disais :

-- L’école, eh bien! tu iras demain.

Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on
allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des
têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf!
avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à
mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de
quelque chemin creux, vite! à bride abattue :

Les soldats s’en vont!
A la guerre ils vont,
Et ra-pa-ta-plan,
Garez-vous devant!

Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos
cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on
faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut
que tout finisse!

Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir,
me dit :

-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école
pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te
brise une verge de saule sur le dos...

Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je
retournai "guéer".

M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans
culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous
gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois
apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour.

Mon père s’arrêta et me cria :

-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce
soir.

Rien de plus, et il s’en alla.

Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné
une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le
craignais comme le feu.

"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement,
il doit être allé préparer la verge."

Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me
chantaient par-dessus : —
-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!

"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et
faire un plantié."

Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui
conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps,
pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus
cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à
dire vrai, que j’étais dans l’Amérique.

Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las,
j’avais peur...

"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il
faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme."

Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit
Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa
fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par
une haie de cyprès.

Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille
qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour
manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille
avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre
au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,
avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle
épandait sur les lèches de pain moisi.

-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?

—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?

-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je
viens vous demander... l’hospitalité.

-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon,
assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises.

Et je me pelotonnai sur la première marche.

-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?

-— Papeligosse.

-— Papeligosse!

Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les
gens, pour badiner, disent, parfois : Papeligosse. Jugez donc, à
cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase
et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à
peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez
moi, la sueur froide me vint dans le dos.

-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à
présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne
mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut
la gagner.

-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?

-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier
et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami,
aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux.

-— Je veux bien.

Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout
en m’amusant. Je pensais :

"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."

Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de
l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face
de la porte, tout près du seuil.

-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre
élan.

-— Et je dis : deux.

-— Et je dis: trois!

Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais
la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt
la porte, pousse vite le verrou et me crie :

-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine,
va!

Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où
faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un
empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la
verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais
plus le chemin qu’il fallait prendre.

-— A la garde de Dieu!

Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus,
montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche,
petit Frédéric.

Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue...
Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin,
je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il
devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de
lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les
poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre,
sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.

Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las,
défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus
grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.
J’étais endormi.

Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours
est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup
un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui
causaient et riaient.

"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou
est-ce réel?"

Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait
toute peur et je continuais tout doucement à dormir.

Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je
sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis
pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus!

Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se
retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...

-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!

Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur
que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit :

-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous
avoir fichu une belle venette!

Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu
courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur
de rôti me monter dans les narines.

Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais,
de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?

Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet,
trois voleurs) :

-— Puisque tu as fait un plantié, me dit-il, tu dois avoir faim...
Tiens, mords là.

Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à
moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire
rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement,
à quelque pâtre.

Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois
hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix
basse; puis, l’un d’eux :

-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons
pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où
nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand
il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il
veut.

-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis.

J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché.

Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un
tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne
devaient faire cuver le moût.

On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc
tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en
ruine!

Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en
attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais
esprits.

Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque
chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne!

Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à
Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et
retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis
revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et
bruissait comme une horloge.

Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui
m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier
par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit
âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux
chandelles!

Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé
que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait
envie.

Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait,
n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement
craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me
rendit du courage.

--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a
s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et,
d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque
stratagème...

A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond
vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les
douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la
bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des
deux mains.

Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses,
part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à
travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et
descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.

-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je
ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre,
il te saignera, il te mangera...

Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue
m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et,
regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui
va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La
barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et
s’y était rompue.

Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge
paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais
encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.

Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il
se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :

-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la
nuit.

Auprès de ma mère, je courus...

Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles
aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi
que du gros loup :

-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui
t’a fait rêver tout cela!

Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien
n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.

 

CHAPITRE V

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET

L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La
Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. —
Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le
couvent des Prémontrés.

Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par
trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le
jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent
:

-- Faut l’enfermer.

Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un
petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,
et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle
recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur
gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros
chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé
Saint-Michel-de-Frigolet.

C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux
heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les
terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail
pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses
biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un
désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains
contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,
lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les
joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,
le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer
des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le
vendôme, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant
que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes,
retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y
entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient,
mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube.

Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils
avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le
dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne
montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à
cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y
soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient
qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles
noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque
intrigue louche.

C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M.
Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté
à crédit, un pensionnat de garçons.

C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux
plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire
et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il
avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des
pensionnaires sans un sou en bourse.

Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à
Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.

-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à
Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une
excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire
passer leurs classes.

-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les
gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant
de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer
la terre.

-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction.
N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de
charges de blé, tant de barraux de vin ou tant de cannes
d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout.

Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.

Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il
lui tenait ce propos:

-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous
ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?

-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même
un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on
n’est pas riche...

-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma
pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et
nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons
taille à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un
bon chaland, je vous assure.

Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.

Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et
admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa
mère, dans la rigole de l’évier.

-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il
est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par
malice?

-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait
se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.

-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon
institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans
une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis
l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il
aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le
rabot.

-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!

-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais
combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est
menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra
faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.

Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du
bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait
recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du
voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que
moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en
nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents.
En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale,
avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de
la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848,
essaya vainement de faire prendre dans Paris.

Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de
Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune
fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à
nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous
apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas
de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir,
et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule
fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête,
mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en
alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un
enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on
faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu.

Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon
M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses
classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour
grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens
séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien
contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus;
ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la
messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de
musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et
une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table
et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un
pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne,
chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe
blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était
nécessaire.

Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce
que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le
cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu
du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis,
l’église de Saint-Michel,
toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer,
ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et
le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les
étables.

Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une
chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche
à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs
et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui
encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée
la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis
XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle
avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un
fils.

Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution,
de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand
tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —-
et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures
l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi
vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions
tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en
tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là
que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix
du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire
comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait
des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où
je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces
mots :

O mystère incompréhensible!
Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé.

Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques
micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes
en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules,
douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un
puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain,
laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là,
arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un
bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.

Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on
nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui
était sur la porte du couvent :

"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude,
parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction.
J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai
choisi pour habiter. »

Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de
montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il
est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées
à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû
impressionner.

Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin,
d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui
produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;
quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques
allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la
pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.
C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines.
Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si
bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous
rendait ivres.

Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de
grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour
courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou
même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau
et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le
rappel.

Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma
foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas
danger que l’ennui nous gagnât.

Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à
travers les vallons et sur les mamelons.

Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les
ortolans chantaient : tsi, tsi, bégu!

Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions
grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés
dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des
champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous
cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le
pays, pierres de saint Étienne; nous furetions aux grottes pour
dénicher la Chèvre
d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de
vêtements ni de chaussures.

Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.

Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms
superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le
peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, --
comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait
à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du
soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la
Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu
monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole
bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la
Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui
passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout
embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et
d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature
douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez
ouverts sur ma vie d’enfant!

L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous
amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église
du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée,
nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux
béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines.

Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le
soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le
maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes
qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement
du vent.

Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde,
sépulcrale, qui criait : —

-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!

Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort,
M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands
de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes
tous après, en nous blottissant derrière.

Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent,
nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire
et qui dans le vent disait :
-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.

D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là
tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :

-- C’est frère Philippe.

Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après,
qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort
troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas
plus.

Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie
paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel
quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une
cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela
comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et,
naturellement, M. Donnat l’avait gardée.

Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de
remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans
les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps
après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane
rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule,
moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.

Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à
l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au
propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche.
Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se
faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui
se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour
relever un autre ermitage.

La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près
d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui,
prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et
le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de
quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné
sous son sac, qui était presque plein de blé.

-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et
ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le
porte un peu.

Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la
salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je
connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos
démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me
rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de
cet homme du bon Dieu.

Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui
l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette
époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,
je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon.

Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain
aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot,
ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant.
L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il
haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser.

Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits
à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands
comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon,
bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.

Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient
leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au
moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières,
que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales
entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le
Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos
fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que
voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une
clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe!
tenait toute la rue.

En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on
l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de
Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa
honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux
clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le
prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.
Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : Oremus, oremus,
oremus,
et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la
sacristie.

Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela
se passa dans une paroisse où la dive bouteille, comme au temps de
Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se
trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier
du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant
tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis,
attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient
que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on
leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait
devenir jolie"

L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la
Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de
Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :

-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour
la bénédiction!

Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue
pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit amen, nous faisions un
signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire
choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement,
buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait
sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à
travers le terroir, car les Boulbonnais disent :

Saint Marcellin,
Bon pour l’eau, bon pour le vin

Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la
Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime.
Les Gravesonais le faisaient.

Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en
ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des
sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux
proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de
Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe
odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on
chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous
bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous!
chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.

Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations
pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en
revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas
exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce
curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer
de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par
exemple, et jusqu’en Portugal.

Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères,
elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer
saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les
heures à l’horloge du clocher.

Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à
Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant
de nous donner vacances, on nous fit jouer les Enfants d’Edouard,
de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune
princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de
mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles
de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard
d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu.

La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin,
j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques
jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,
vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet
familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les
marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en
voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se
promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait
Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du
haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.

Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché
sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :

-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du
papier.

Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires
reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (Epitome, De
Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones, etc.), un gros
cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de
rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes
études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher
félibre de la Grenade entr’ouverte (à cette époque, nous étions
encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec
grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de
science.

Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas
le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif
ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le
chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des
élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal
payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger
la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient
personne.

-- Où sont donc les enfants?

Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions
à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les
vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou
cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre
maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M.
Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose,
et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un
drôle d’incident précipita la déconfiture.

Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour
domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la
seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui
avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd
jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit
ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un
esclandre épouvantable.

Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat
lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités,
qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études.
Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre.
Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par
colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,
qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer
son faix.

Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet
pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur
nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous
fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son
père, un matin, nous dit :

-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut
retourner chez vous.

Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du
bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher
des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de
notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,
quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous
éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans
retourner la tête, ni sans regret à la descente.

Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un
pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous
notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à
l’hôpital.

Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,
pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres.
Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le
Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi
de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en
France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce
zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses.
De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles
crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle,
magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux
clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les
cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y
montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux
offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que,
quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de
paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour
protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et
c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie,
infanterie, généraux et capitaines, venir, abonde" avec ses fourgons de
son attirail de guerre, camper autour du
couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le
siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes
auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé.

(1) Frigo1et, en provençal Ferigoulet, signifie "lieu où le thym

Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il
dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et
allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent
l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus
joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy
ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel,
chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :

Provençaux et catholiques,
Notre foi, notre foi, n’a pas failli :
Chantons, tous tressaillants,
Provençaux et catholiques.

Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse
des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs
voitures.

A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces
choses, le Siège de Caderousse, par le vice-légat Sinibaldi Doria,
-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement
comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et
aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à
des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà
placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’Élixir
du Frère Gaucher, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous
montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel.

 

CHAPITRE VI

CHEZ MONSIEUR MILLET

L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon.
-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège
de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. --
Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. --
La nostalgie de mes quatorze ans.

Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de
Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,
nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M.
Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.

Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que
Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le
chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le
roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la
Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire.

Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés
sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la
charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.

J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se
soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une
douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la
tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante
Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la
tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde,
aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms
de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes
fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes
tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en
avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.

L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la
lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux
noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour
paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la
danse, la musique et la plaisanterie.

Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus
jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la
Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les
gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à
l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes
d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au
galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au
temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour
chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois
qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à
Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le
boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours
dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa
maison pour aller courir le pays.

Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui
partaient en chantant :

A l’honneur de saint Gent.

Ou

Alix, ma bonne amie,
Il est temps de quitter
Le monde et ses intrigues,
Avec ses vanités.

Ou bien :

Les trois Maries,
Parties avant le jour,
S’en vont adorer le Seigneur.

Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les
accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,
en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!

Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire
: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble.

-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des
nobles, et jamais tu n’en trouveras.

-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la
famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres?
Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours
rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.

Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit
dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique,
mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à
marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les
ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave
oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une
fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de
coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la donnée
de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, qu’un romancier
Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la
Fin du Marquisat d’Aurel. (Paris, Charpentier, 1878.)

J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour,
il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours
son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre
et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs
d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur
faisait danser la saltarelle.

En hiver, rarement il se levait avant midi.

-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où
pouvez-vous être mieux?

-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?

-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus
sommeil, je dis des psaumes pour les morts.

Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un
enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au
cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et
pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois,
cette bouffonnerie :

-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos!

Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois
ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y
avait plus rien à faire :

-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que
plus malade.

Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit :

-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un
jour que je venais le voir.

-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une sonnette pour que je
la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon
fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je
prends mon fifre et je joue un air.

Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans
son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à
l’histoire que voici :

A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de
Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, -- une
jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air effaré, aux autres
jeunes filles :

-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?

-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...

-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du
cimetière, nous n’avons pas fermé l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit
sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu’on avait mis dans son
cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à jouer une
farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs
cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés
au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont
dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à l’aurore.

Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma
mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville
d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois,
lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de
notre véhicule, ce furent qu’exclamations et observations diverses au
sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des
semis, que la charrette côtoyait.

Quand nous passâmes dans Graveson, -- où l’on voit
un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de pierre :

-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les
vois-tu cloués au clocher?

Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais
depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais
répliquent par une chanson qui dit :

A Graveson, avons un clocher...
Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!
Mais, à Maillane, leur clocher est rond;
C’est une cage pour moineaux; dit-on.

Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages
coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie où les
sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à
main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille.

Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux,
un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière
avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une
centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple
d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir
chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous
avait suivis.

Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes
établer, comme les gens de notre village, à l’Hôtel de Provence,
une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour,
on alla bayer par la ville.

-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir,
on joue Maniclo où Lou Groulié bèl esprit avec l’Abbaye de Castro.
Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo.

C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût
qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’Abbaye de
Castro, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose.
Mais mes tantes trouvèrent que Maniclo, à Maillane, était beaucoup
mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait,
l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer,
par nos paysans, la Mort de César, Zaïre et Joseph vendu par ses
frères. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes
et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie,
suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en
cinq actes. Mais on jouait aussi l’Avocat Pathelin, traduit en
provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que
Moussu Just, Fresquerio ou la Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit
et Misè Galineto. C’était toujours Bénoni le directeur de ces
soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il
accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient
d’avoir rempli un rôle dans Galineto et dans la Co de l’Ai, et
même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements.

Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur
gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer
dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros
homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal
rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et
de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans
son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui
nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant
mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de
farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué.

Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa
renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle
n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge,
ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui
domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi,
était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié
ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares
d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation,
faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient.
Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui
balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon.

Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les
maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule
sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave
:

-- Pour les pauvres prisonniers!

Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux,
tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un
crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret
qui, dans une bagarre avec les libéraux,
ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de
chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie,
s’en alla tête nue.

Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés
et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en
Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables
débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de
leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus
des rues.

La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse,
entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé
de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,
les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient
encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne
parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des
massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815,
remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre
jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre
autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque
parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires :

-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à
sortir.

Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour
ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général
(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du
drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause
royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une
protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de
plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire
avaient rendue odieuse.

La fleur de lis d’autrefois était, pour les Provençaux (qui l’avaient
toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d’une époque
où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus
respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères
voulussent revenir au régime abusif d’avant la Révolution serait une
erreur complète, puisque c’est la Provence qui envoya Mirabeau aux
Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée
en Provence.

Je me souviens, à ce propos, d’une fois où Berryer venait d’être élu
député par la ville de Marseille. Comme l’illustre orateur devait
passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour
empêcher d’entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule
pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette
occasion, emprisonnés au palais des papes.

Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa quelque temps
après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de
ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d’Alger. Il
était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le
rayonnement de la jeunesse et de la gloire.

-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des
faubourgs.

Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l’honneur d’être convié à
Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage
en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de
bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer :

-- Qu’il est joli! qu’il est galant!

Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu’on n’y peut faire un
pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans
l’île de maisons où était notre pensionnat, s’élevait, autrefois, le
couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce couvent que,
le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois.

Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette
époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous
n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit
décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos
chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois,
l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole de médecine, le bruit
courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les
petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur
leurs cadavres.

Il n’en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages
pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de
ruelles qui nous avoisinaient, comme le Petit Paradis, qui avait
été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait encore; la rue de
l’Eau-de-Vie, la rue du Chat, la rue du Coq, la rue du
Diable. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris
d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de
Saint-Michel-de-Frigolet!

J’en avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et
cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait
quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il était de
Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il avait dans sa
famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du
Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout
par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de
quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup,
par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris
de ses cheveux :

-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus
beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le
fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le
chantre du Siège de Caderousse, à Virgile lui-même serre souvent
les talons :

Un nommé Pergori Latrousse,
Le plus ventru de Caderousse,
S’était rué contre un tailleur...
Ayant bronché contre une motte,
Il fut rouler comme un tonneau.

Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de
saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le
sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon
enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays.

M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire
la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux
parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou,
peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite,
le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non
sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet
établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,
comme ils appelaient Henri V.

Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église
Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot,
chanté plus tard par Roumanille dans sa Cloche montée, qui nous
sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous
menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres
enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on
nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard
fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me
trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la
rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les
joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement
épanouies.

Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se
rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à
rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,
dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos
petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne
!) par nous rendre amoureux?

Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt
d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent
entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles.
L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque
Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a
fait le Paradis du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre
langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les
couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions
plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans
l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui
souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes
cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous
exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où
s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du
ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée!

Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la
dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine,
et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel,
tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de
l’Agneau!

Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que
longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la
Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la
maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au
couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon
et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de
cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter
de tout.

Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me
voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre,
décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me
conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux.

Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une
sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance.

-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la
Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je
n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de
foi.

Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous
connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre,
vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après
nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à
Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions
après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes,
recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de
bois, venir grossir la caravane.

Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du
reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de
Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,
les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre
heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans
la gorge du Bausset.

Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa
pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce
qu’ils avaient entendu dire :

-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave
gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le
désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux
vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,
l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre
vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas
plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent :

-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que,
depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau.

Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva
enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du
Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire,
planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux
fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais
celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les
mauvaises fièvres.

On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois
de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de
Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la
course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.

Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y
était allé (1886) :

"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une
fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe,
ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la
course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné
une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les
bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis
huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et
mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants
en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant
comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant
des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au
passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,
arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,
gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui
leur crient :

"-- Heureux voyage! garçons!
"Et les hommes qui ajoutent :
"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage
dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de
saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour
aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si
profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression
ineffaçable."

Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui
où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par
la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore
moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui
était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de
longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple
reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent
que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois,
jusqu’à vingt mille pèlerins.

La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en
haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement,
gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge
dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à
l’autre, les jupes décemment serrées.

Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous
allâmes, avec ma mère, voir le Fontaine du Loup et la Fontaine de la
Vache; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de
saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme
dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.

Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes
ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la
senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte
des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je
m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de
là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du
félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de
soif, se recommande au bon saint Gent.

O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le
loup de la montagne, etc.
(Mireille, chant VIII.)

souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer.

A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos
classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires
chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au
Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,
et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843
à 1847), je terminai mes études.

Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes
normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs
chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en
quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de
l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes,
ex abrupto nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en
main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,
sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme);
en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le
renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote
appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous
déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de
Béranger.

Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l’église du
collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui l’emplissait. J’avais,
cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même
celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, j’allais chercher,
timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne
de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je
venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous
considéraient d’un regard curieux, d’un regard étonné, cette belle
Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais
digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les
conserver, sic transit gloria mundi, nous mettions lesdits lauriers
sur la cheminée, derrière les chaudrons.

Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme
on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux enfants du
Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout
m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal,
ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :

Quand dins l’aire
Pèr nous plaire
Sones l'aire --
De tas nouvellos causous,
Sus la terro tout s’amaiso,
Tout se taiso,
Al refrin que fas souna :
Mai d’un cop se derebelho
E fremis coumo la felho
Qu’un vent fres lai frissouna.

Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en
gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre
perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi :

Pouèto, ounour de ta maire Gascougno.

Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je sais bien que mes
vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient guère; cependant, --
pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon
tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant
ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir
toujours.

Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue
provençale, qui ne m’avait jamais quitté, finit par me jeter dans une
nostalgie profonde.

"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l’Enfant
Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent
le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d’enfance, les
camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent,
et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de
Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des
versions et sur des thèmes!"

Et mon chagrin se mélangeait d’un violent dégoût pour ce monde
factice où j’étais claquemuré et d’une attraction vers un vague idéal
que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. Or, voici qu’un
jour, en lisant, je crois, le Magasin des Familles, je vais tomber
sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et
de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.

N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m’échappant
du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul,
éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit,
car je savais que Vaibonne n’en était pas éloigné.

"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu
pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te recevoir; puis, une fois reçu,
tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les
arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de Dieu, tu te
sanctifieras comme fit le bon saint Gent."

Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup
m’arrêta.

"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n’as pas dit adieu,
et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par
monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée
comme la mère de saint Gent.!"

Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers
Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes
parents encore une fois; mais, à mesure que j’avançais vers la maison
paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes
fières résolutions fondaient dans l’émotion de mon amour filial comme
un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du
Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber
là, me dit :

-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant d’être aux
vacances?

-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et
je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.

-- où l’on ne mange que des carottes!

Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma
geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m’en libérer bientôt,
après les vacances.

 

CHAPITRE VII

CHEZ M. DUPUY

Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso".
-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les
toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs.
-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études.

Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma
mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy,
Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat
à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de
provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac.

M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme,
auteur du Petit Papillon, un des morceaux délicats de notre
anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en
provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison.

Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune
professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait
Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy
sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se
connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins,
j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie
provençale.

Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à
l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le
maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,
nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis
Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les
veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air
falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les
hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom.

Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans
l’idée de traduire en vers provençaux les Psaumes de la Pénitence,
et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à
mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :

Que l’isop bagne ma caro,
Sarai pur : lavas-me lèu
E vendrai pu blanc encaro
Que la tafo de la nèu.

Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière,
saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent
M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et,
après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la
promenade, il m’interpella en ces termes :

-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers
provençaux?

-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.

Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien timbrée, me récita les
Deux Agneaux :

Entendès pas l’agnèu que bèlo?
Vès-lou que cour après l’enfant...
Coume fan bèn tout ço que fan!
E l’innoucènci, ccnnme es bello!

Et puis, le Petit Joseph :

Lou paire es ana rebrounda
E, pèr vendre lou jardinage,
La maire es anado au village,
E Jejè rèsto pèr garda.

Et puis Paulon, et puis le Pauvre, et Madeleine et Louisette,
une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de prés, fleurs
annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et
je m’écriai :

-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière!

J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal;
mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre langue, chez les
écrivains modernes (à l’exception de Jasmin et du marquis de Lafare
-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit
par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire
des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme
simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.

En conséquence, et nonobstant une différence d’âge d’une douzaine
d’années (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un
confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi,
tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes
la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous
une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché
ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou
notre zèle se soient ralentis jamais.

Roumanille avait donné ses premiers vers au Boui-A baisso, un
journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par
semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer
d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais manqué d’ouvriers;
et principalement au temps du Boui-A baisso (1841-1846), il y eut
devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que
maintenir l’usage d’écrire en provençal, mérite d’être salué.

De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que
le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit
et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la
gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas été depuis, pour ces
sortes d’atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un
poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande
épître qu’il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du
provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il :

Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages
pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français,
qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux
peut-être.

Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il
faisait cet appel aux rédacteurs du Boui-A baisso:

Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre
l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque
oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; --
au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,
amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit
et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui
n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de
mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;
-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des
hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne
me verrez plus.

Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était
bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs
n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.

Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue
s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par
insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue
française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui,
disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses
fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome
d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient
complètement étrangers les uns aux autres.

Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de
Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue,
orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos
vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon
sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et,
d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de
là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,
pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait
un outil léger, un outil frais émoulu.

L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un
préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,
l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les
plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs
des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun
sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé
qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant
faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait
mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise,
la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes
d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux
affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains,
comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent
relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient
perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les
montagnes chez les paysans les moins cultivés.

Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale
en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou
étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T
des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels
que fach, dich, puech, etc.

Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles
n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois"
comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun,
sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui
écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur
routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les
réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre
les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.

A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe
blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans
l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la
suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.
Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux
adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu
l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour
nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de
la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi
que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.

......................................................................................................

Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux
trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau
pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur
l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de
cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,
sans plus de façons que s’il était des nôtres :

-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi,
un peu, aux trois sauts?

Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et
léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains
ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :

-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?

-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en
avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape?

-- Si, et quel est ton nom?

-- Mon nom? Anselme Mathieu.

A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et
il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon
courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle.

Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme
les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en
grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses
et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie.

C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la Farandole, nous
fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à
notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant
que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince
nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.

Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, tres faciunt
capitulum, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le
Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le
voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu
qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas
beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans
ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous
prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa
soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur
des
étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour
il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,
accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien
les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits.
Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des
lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous
voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.

Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses
parchemins de noble.

-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de
Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ;
et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce
qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.

Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de
romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les
chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions :

-- Mathieu!

Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait
dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous
racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!

Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la
Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et
Mathieu me dit :

-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?

-- Volontiers.

-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes,
ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que
toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine :

Fleur au milan
Cherche galant.

Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura la fleur
sur le côté :

Fleur au côté,
Galant trouvé.

-- Tiens, la voilà : c’est elle!

-- C’est ton amie?

-- Celle-là même.

-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu pris pour faire
la conquête d’une si fine demoiselle?

-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du confiseur qui est
à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, acheter des boutons
de guêtre (pastilles à la menthe) ou des crottes de rat (pâte de
réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser avec l’aimable
petite et m’étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour
qu’elle était seule derrière son comptoir, je lui dis :

"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que
moi, je vous proposerais de faire une excursion...

"-- Où?

"-- Dans la lune, répondis-je.

"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :

"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse
qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou
à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à
vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter
fleurette.

Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle,
il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on
fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les
toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui
y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les
lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre
dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.

Voilà comme notre Anselme, futur Félibre des Baisers, en étudiant à
l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur
les toitures d’Avignon.

A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il
faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre
jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi.
Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses :
Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
rivalisaient à qui se montrerait plus belle.

Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues
dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait
les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs
tapisseries de soie brodée et damassée; les
pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à
petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au
portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de
draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière
de buis.

Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs
monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de
vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur
des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La
jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se
promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des
roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée
des encensoirs.

Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout
vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses
congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses
musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous
entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur
rosaire.

Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se
prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de
genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide!

Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient
leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux.
Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs
capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres,
par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les
autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des
brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un
grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la
procession indienne de Brahma.

Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces
confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les
premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait,
toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans
son froc de confrère.

Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent
d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il,
pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans
Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il
était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en
cap, ciré et astiqué.

Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais
question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier,
républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous
instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large,
tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la
lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme :

"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes!
Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just,
Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de
Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!"
-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait
Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de
têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se
mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte
acheta comme pourceaux en foire!"
Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le
bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier.

Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et
familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études.
Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme
prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là,
à peu de frais, son premier recueil de vers, les Pâquerettes, dont
il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et
gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au
vert, je m’en revins à notre Mas.

 

CHAPITRE VIII

COMMENT JE PASSAI BACHELIER

Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le
Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux
champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires
de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.

-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?

-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à
Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse
pas sans quelque appréhension.

-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège
de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.

Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se
faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées,
avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de
quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit
sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant :

-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les
gaspiller.

Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le
bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main.

Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs
qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la
plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles
dames, avec les poches pleines
de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre
pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le
grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,
avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire."

Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne
connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était
de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de
Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît
dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi.

On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là
un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version
latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :

-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée
que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous.

Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de
dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante,
notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous
ouvrit la porte en disant :

-- A demain!

Ce fut la première épreuve.

Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai
seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le
pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.

"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en
quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et,
comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les
enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs
larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me
toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me
tenait en crainte.

Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette
inscription : Au Petit Saint-Jean.

Ce Petit Saint-Jean me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en
pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît
de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de
Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean...
Et j’entrai au Petit Saint-Jean... J’avais deviné juste.

Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des
camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et
riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table.

La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des
jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de
Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une
fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.

-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?

-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû
les laisser à vil prix.

-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?

-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on
m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.

-- Et les haricots "quarantains"?

-- Ils ont claqué.

-- Et les oignons?

-- Enlevés sur place.

-- Et les courges?

-- Il faudra les donner aux cochons.

-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?

Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le
jardinage.

Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.

Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :

-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans
le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.

-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour
passer bachelier.

-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?

-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il
doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il
n’y a pas de Rhône à Nîmes!

-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que
c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"?

Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce
que c’était qu’un bachelier.

-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous
ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la
rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie,
la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer,
alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font
subir un examen...

-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et
qu’on nous demandait : Êtes-vous chrétien?

-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de
mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils
nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires,
médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous
voudrez.

-- Et si vous répondez mal?

-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui,
parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous
passerons à l’étamine.

-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien
y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et
que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?

-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les
batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se
battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les
batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des
Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois...
Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui
commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres,
de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!

-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous
faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps
que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des
hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils
n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller
tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils
s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode...
Mais allons, continuez...

-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes
les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de
toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où
elles sortent et où elles vont se jeter.

-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de
Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander
d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte
qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis
laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre,
laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de
là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non?

-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de
toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".

-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant.
Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?

-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure...

-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, --
m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait
naufrage depuis tant et tant d’années!

-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme
la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre...

-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la
pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la
chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde
comme un panier?

-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du
vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la
seconde...

-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc
savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire
qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne
soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une,
celle-là, d’invention!

-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le
mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous
tiendrait? Nous serions trop riches.

Je repris:

-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les
poissons, jusque sur les dragons.

-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la
Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que
ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon,
derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs
parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte.

Et je repris pour en finir:

-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la
distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre
du soleil.

-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui
va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les
savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire
que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter
les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous
faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le
céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des
porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous
conte ce garçon, c’est des fariboles.

-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune
dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir...
C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer
tout ce qu’il nous a dit!

-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il
est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du
bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait
assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir
tant?

-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle
de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il
m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce
qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous,
prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche.
Inutile! les coins se seraient épointés.

-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il
faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les
taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de
rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la
cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui,
demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir,
messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre
Maillanais a passé bachelier.

-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est
perdue : allons, il faut voir la fin.

Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel
de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà
pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une
grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers
et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq
professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de
Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque
sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un
d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après
devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale.
Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre
professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui
bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.

Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville,
comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me
rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma
houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les
verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si
novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café,
et je n’osais pas y entrer!

Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant,
resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns,
même, disaient :

-- Celui-là est bachelier!

Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau
fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin.

Mais le plus beau, ensuite, fut au Petit Saint-Jean. Nos braves
jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à
fondre les brumes, ils s’écrièrent :

-- Il a passé!

Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en
veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la
manne venait de leur tomber.

Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole.
Ses yeux étaient humides et il dit :

-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait
voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des
fourmis, il en sort aussi des hommes.
Allons, petites, en avant et un tour de farandole.

Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du Petit
Saint-Jean, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner,
nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du
départ.

Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais
à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du Petit Saint-Jean, ce
moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et
je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois,
me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.

Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de
froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec
leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si
connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le
Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait
le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si
enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels
enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres,
nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était
vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait
enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la
charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle
des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles
au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et
trois nuits, à la foire de Beaucaire.

Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux
dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première
communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit
d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de
leur belle.

Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le
seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de
fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je
remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les
camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,
faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu
un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle
n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.

De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires,
avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi
ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait
décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient
ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien
chargée, ou un fumier
bien empilé.

Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus
l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le
Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait
toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces
bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre,
lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :

-- Cric! -- Crac!
-- De la m... dans ton sac,
Du butin dans le mien!

un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé
sous la tente.

Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le
vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si
simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de Nerto. Et
à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui
dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur
partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et,
des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de
semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que
les menuisiers ou bien les cordonniers.

Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être
perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les
bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus
chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la
veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la
chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la
voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.

Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait
sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait
debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les
femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères
apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs
enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots.
Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre,
la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de
chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer
leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un
ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes
de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment,
parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et
que c’était un conte vrai.

Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain
Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close
pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint
l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.

Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur
étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et
sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un
bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès
qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on
l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux.
Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous
les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,
sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui
pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les
jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens
prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui
voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et
ils partirent.

Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là;
et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à
tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe
éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se
maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit.

Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse
aux revenants pour les exorciser :

-- Si tu es bonne âme, parle-moi!
-- Si tu es mauvaise, disparais!

Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le
bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux
lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants.

-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,
en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en
repos.

-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut
être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé
d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement
doit être en peine.

-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.

Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent
de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la
messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques
Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait
toujours hantise.

Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de
parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la
sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte
toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un
spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la
boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle
trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts;
et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les
pieds.

Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient
tous de la chose et disaient:

-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme :
il n’est pas croyable que ce soit lui.

-- Mais alors qui serait-ce?

Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait,
car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de
géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé :

-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit
être des notaires.

Tout le monde s’écria :

-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils
remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je
m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma
jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait
plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les
notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...
Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien
d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits
qu’ils ont passés.

-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus
que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient
plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule.

-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit
flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.

Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut
brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du
nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard
allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire.
Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers
qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par
un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous
par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait.

Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que
j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce
: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa
pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de
verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des
chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais
sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de
graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de
l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On
débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient
à la santé des Espagnoles et des Hongroises.

Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand
il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la
maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il
recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant
que les "notaires" remuassent leurs papiers.

Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent,
et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous
la soupente.

Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y
avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.

M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva
tout bonnement des feuilles de vigne sèches.

Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré
ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un
lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les
raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient
fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y
avoir encore.

Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain
matin, lorsqu’il alla sur la place :

-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air
quelque peu pâle! les notaires sont revenus?

M. Jérôme répondit :

-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles
au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.

Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce
jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants.

 

CHAPITRE IX

LA RÉPUBLIQUE DE 1848

La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte l’ancienne Révolution.
-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les
républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les
remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines
agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois beaux
moissonneurs.

Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les
récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne parlait plus, grâce
à Dieu, de politique, il s’était organisé, dans notre pays de
Maillane, en manière d’amusement, des représentations de tragédies et
de comédies; et je l’ai déjà dit, avec toute l’ardeur de mes dix-sept
ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin
de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848.

A l’entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille
ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme
qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes
d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et
sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir.
De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous
le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et
de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en
paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis une élégante.

Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à
l’école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et
la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de
pierre, m’appelait et me disait :

-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges?

-- Je ne sais pas, lui répondais-je.

-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une.

Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame
Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à
la fin je dis à mon père :

-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter
des pommes rouges.

-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en
parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni
de longtemps."

Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges :

-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à
présent, ni de longtemps.

Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes.

Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les
journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en
venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que
je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,
requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle
me dit :

-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va
planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de
ces bonnes pommes du paradis terrestre...
O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon
enfant, fais-toi républicain!

-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez!

-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague !
Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour
l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille,
qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous
dansions la Carmagnole...

Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille
dans sa maison rentra en crevant de rire.

Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles
de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la
vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :

-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que
celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis
XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres,
des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en
France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent
la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la
levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les
borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du
passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui
vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que
douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie Vive la
République! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais
son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres,
tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour
échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le
Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous
sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme.
C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le
gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les
futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les
gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au
bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en
vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à
la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé
et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire
leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de
laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les
pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les
croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes
de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains.
Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez
d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme
suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du
haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens,
jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que
mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu
peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même
qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes
frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous
êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le
dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les,
fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le
décadi, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous
qui était la déesse à Maillane?

-- Non, répondîmes-nous.

-- C’était la vieille Riquelle.

-- Est-ce possible! criâmes-nous.

-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du
cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire
de Maillane.

Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et
fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la
même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des
souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je
m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle,
habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet
rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église!

A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que
racontait maître François, mon père.

Maintenant vous allez voir.

Quand je publiai Mireille environ onze ans après, me trouvant à
Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda le
Petit Journal, à un des grands dîners que l’aimable Mécène offrait,
chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom.
Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe,
avait d’un côté Méry et moi de l’autre, ce me semble. Sur la fin du
repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé
d’une calotte, du haut bout de la table me cria en provençal :

-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?

-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit.

Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et
vins causer avec le bon vieillard.

-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.

-- Oui, répondis-je.

-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis
maire de votre commune?

-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis.

-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour
vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des
mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...

-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur
Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze?

-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant
la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave
monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...

A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint,
ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père
qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa
bénédiction.

Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille,
cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque
arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout
flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations
signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un
chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon
donnèrent :

Réveillez-vous, enfants de la Gironde,
Et tressaillez dans vos sépulcres froids :
La liberté va rajeunir le monde...
Guerre éternelle entre nous et les rois!

Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales,
humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme,
tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de
"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui,
étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux
chanter la
Marseillaise.

Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues
populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les
vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République
s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain.

Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux
de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes
qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents :

-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais
vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de
jouer aux boules avec les têtes des patriotes?

Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :

-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon?

-- Quelle histoire? répondis-je.

-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner
l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez
le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous
chantent sur la moustache :

De bric ou de broc
Ils feront le saut
De la fenêtre
De Tarascon,
Dedans le Rhône:
Nous n’en voulons plus
De ces gueux-là,
De Ces gueux
De sans-culottes

Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les
modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les
prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme
des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups
de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y
trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore
en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un
moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta
avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de
sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils
comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les
lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par
une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils
descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il
traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui
lui donna l’hospitalité.

-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur
qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre
Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la
Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas
crier : "Vive le roi!"

-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers
la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la
porte!

-- Et Trestaillon! avançait l’un.

-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.

Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec
la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs,
cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges
commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs
les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de
thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de
lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la
nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les
bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces
Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,
banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui
n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.

Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même
conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois,
hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on
s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.

Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le
tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de
quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant
la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant
d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :

Mettez la main, dame, au clayon:
De chaque main un petit fromage !
Mettez la main dans le saloir,
Donnez un morceau de jarret!
Mettez la main au panier d’oeufs,
Donnez-en trois ou six ou neuf

Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des
niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs
disaient:

Si Henri V venait demain,
Oh! que de fétes, oh! que de fétes;
Si Henri V venait demain,
Oh! que de fétes nous ferions.

Et les Rouges répondaient :

Henri V est aux îles
Qui pèle de l’osier,
Pour en coiffer les filles
Amies du vert et blanc.

Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au
lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on
le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au
cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la
Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :

La fleur du thym, ô mes amis,
Va embaumer notre pays:
Plantons le thym, plantons le thym,
Républicains, il reprendra!
Faisons, faisons la farandole
Et la montagne fleurira.

Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en
faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.

Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là,
mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes
circonstances, me dit :

-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler.

Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons
de la lessive!

Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans
souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent
pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus,
il commença :

-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui
braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous
fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es
jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les
révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre
sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que
t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?

A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour
répondre et mon père continuant:

-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait
présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la
voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait
avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de
mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour,
dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi,
et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune,
Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour
tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de
son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par
vingt années de rude guerre.

-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal;
on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement
provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le
grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la
liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le
demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient
un peu trop les manants?

-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus,
de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais
pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy,
conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le
mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans
sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me
faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on
l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt
vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage,
qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques
paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de
Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de
mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne
dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la
Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits...
Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les
bons payèrent pour les méchants.

Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et dans nos
villages par les événements de 1848. Dès l’abord, on aurait dit que
le chemin était uni. Pour les représenter, dans l’Assemblée
Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons
envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine,
Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix
poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires
endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec
leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés
se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; et sur mes jeunes rêves
de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu’une
éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C’était
le libre espace de la grande nature, c’était l’ordre, la paix de la
vie rustique; c’était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe
de Cérès au moment de la moisson.

Aujourd’hui que les machines ont envahi l’agriculture, le travail de
la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble
allure d’art sacré. Maintenant, les
moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, des
crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui agitent leurs griffes
au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui
lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées,
d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses"
nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en
froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout
cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni
chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la
poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne
prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est
le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n’y a
rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la
science du bien comme du mal.

Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us,
tout l’apparat de la tradition antique.

Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d’abricot, un
messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les montagnes,
de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir
qu’en Arles les blés vont être mûrs."

Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes,
avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en
bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un
jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles,
composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant
de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient à
forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la
trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du
travail.

Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait
à la faucille falce recurva, les doigts de la main gauche protégés
par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne
pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean,
sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de
moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois
qu’ils nommaient la badoque et pendue derrière le dos, les autres
couchés à terre en attendant qu’on les louât.

Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les moissons en
terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et
c’est sur cet usage que roule l’épopée des Charbonniers, de Félix
Gras.

Une année portant l’autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit
solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes
d’ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits :
les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots
de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se
fabriquait à Apt. C’était une fête incessante, une fête surtout
lorsqu’ils faisaient la chanson des Gavots du Ventoux. :

L’autre mercredi à Sault
Nous fûmes huit cents solques.

Les moissonneurs, au point du jour, après le capoulié qui leur
ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l’aiguail luisait sur
les épis d’or, joyeux s’alignaient, dégainant leurs lames, et
javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus souvent était
charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que
c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel
couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de
rayons resplendissants, le capoulié, levant sa faucille dans l’air,
s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut
à l’astre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs
bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le
baïle, se retournant vers la chiourme, criait: "La truie
vient-elle? et la truie (c’était le nom du dernier de la bande)
répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante
poussée, le capoulié s’écriait: "Lave!" Tous se redressaient,
s’essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source
laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,
s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton :

Bénédicité de Crau,
Bon bissac et bon baril,

ils prenaient leur premier repas.

C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,
dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq
repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois
rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans
le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment
piquant aux lèvres; vers dix heures le grand-boire, consistant en
un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et
légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse
salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc
ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé moissonienne. Au
champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le capoulié
penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule
du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc,
c’est-à-dire un par solque. De même, pour manger, ils n’avaient à
trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois.

Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de
Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté
l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu
manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,
d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison
pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait,
mais voici le récit que faisaient ses compagnons.

Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie
mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour
plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère,
lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la
bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau".

C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter.

Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter
l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut
s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science
aujourd’hui explique par la suggestion.

En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant
les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes
qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient
dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur
servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon
l’usage d’Arles, était pour l’hôpital.

Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te
le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec
eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un
saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en
quatre chants, ayant pour titre Les Moissons, dont faisait partie
le lai de
Margaï, qui est dans nos Iles d’Or. Cet essai de géorgiques, qui
commençait ainsi :

Le mois de juin et les blés qui blondissent
Et le grand-boire et la moisson joyeuse,
Et de Saint Jean les feux qui étincellent,
Voilà de quoi parleront mes chansons,

finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la
révolution de 1848.

Muse, avec toi, depuis la Madeleine,
Si en cachette nous chantons en accord,
Depuis le monde a fait pleine culbute:
Et cependant que noyés dans la paix,
Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix
Les rois roulaient pêle-mêle du trône
Sous les assauts des peuples trop ployés
Et, misérables, les peuples se hachaient
Ainsi que les épis de blé sur l’aire.

Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions.
Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende,
que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici
sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce
millier de vers.

Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri
presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une
grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les
hommes, cette année-là, se trouvaient rares.

Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa
ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente.

-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu
et la nourriture, à qui se viendrait louer.

Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent
vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde,
l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne
en les auréolant.

-- Maître, dit le capoulié (celui de la barbe blonde), Dieu vous
donne le bonjour: nous sommes trois gavots de la montagne, et nous
avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître,
si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche,
nous sommes prêts à travailler.

-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant,
pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez,
trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court.

Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.

A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec
l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas :

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupè un épi.

A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec
l’ânesse blanche, leur apporter le grand-boire et, de retour au
Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse
blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient,
avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent
du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut
aller voir.

Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un
fossé et observe ses hommes.

Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:

-- Pierre, bats du feu.

-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.

Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un
caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé.

Puis le bon Dieu fait à saint Jean:

-- Souffle, Jean!

-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean.

Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa
bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros
nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée
se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme
il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers
entassées.

Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas
lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant:

-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le
champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions?

-- Capoulié, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont j’ai
fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne
puis plus vous occuper.

Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au
maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le
dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu,
saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du
soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.

Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit
en lui-même:

-- N’importe! hier j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois
hommes sorciers; maintenant j’en sais autant qu’eux.

Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre
Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme.
Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre :
-- Pierre, toi, bats du feu.
-- Maître, j’y vais, répliqua Pierre.

Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex
quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le
maître dit à Jean:

-- Souffle, Jean!

-- Maître, j’y vais, répliqua Jean.

Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe
! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les
épis s’allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et
penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu
de gerbes, que braise et poussier noir!

 

CHAPITRE X

A AIX-EN-PROVENCE

Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La ville d’Aix. --
L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me rejoindre. -- La
blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- L’anthologie Les
Provençales.

Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me
voyaient baver à la chouette ou à la lune, si l’on veut, m'envoyèrent
à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves
gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres n’était pas un brevet
suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir
pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, sympathique et
touchante, que je veux conter ici.

Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s’établir une famille de
la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois
en allant à la messe. Vers la fin de l’été, ces jeunes filles, avec
leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit
le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du
lait en abondance. C’était ma mère elle-même qui mettait la présure
au lait, dès qu’on venait de le traire, et elle-même qui, quand le
lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays
d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l’époque
des Valoîs, trouvait si bonnes :

A la ville des Baux, pour un florin vaillant,
Vous avez un tablier plein de fromages
Qui fondent au gosier comme sucre fin.

Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile,
portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec
son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc,
elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après
les jonchées faites, elle les laissait proprement s’égoutter sur du
jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux.

Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de
caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son
visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin
des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui
toujours me regardaient. On l’appelait Louise.

Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue
en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du
vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits
avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,
au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans
l’extase.

Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la
sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous
étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.

-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne
vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de
mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à
Saint-Michel-de-Frigolet?

-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les Enfants d’Édouard.

-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe.

-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.

-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi,
comme d’autre chose.

Et sa mère l’appela.

-- Louise!

La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait
tard, elles partirent pour leur Mas.

Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre
seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une amie.

-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de
ces poires beurrées que vous nous fites goûter, l’autre jour, à votre
jardin.

-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.

-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être
bientôt nuit.

Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir
les poires.

L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l’appelait Courrade),
était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un
ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu’elle fût,
eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne.

Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que j’abaissais une branche un
peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras
nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais
Louise, toute pâle, lui dit :

-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres.

Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s’écartant avec moi,
qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes
pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là,
moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l’un
près de l’autre.

-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe
qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à
Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire
de Déjanire et d’Hercule?

-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire
donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.

-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car
cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que
vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir
de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître
étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas,
continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de
la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je
l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché
dans mon coeur!

Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt
répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.

-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont
j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.
Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se
dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme
qui s’est donnée pour toujours.

Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :

-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.

Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur
houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont
je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les
derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je
regardai là-bas s’envoler les tourterelles.

Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me
sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le Pervigilium Veneris a beau
dire:

Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:
Et celui qui aima, qu’il aime encore demain,

l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée
seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa
passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante
qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour,
croire, conformément au vers de Dante,

Amor ch’a null' amato amor perdona,

qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge,
devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour
étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que
l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau
qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au
moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une
passe d’instinctive appréhension?

Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses
embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve;
tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir
d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais
porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je
m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute
particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays
d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,
portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale,
un trident à la main, dans les ferrades de la Crau, et qui,
longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour,
laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère
sur un peuple de pâtres, de gardians, de laboureurs et de
magnanarelles. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et
la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi,
sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand
préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma
rêverie.

Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt,
un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le
temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,
pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus
endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux
désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la
reproduis telle quelle :

"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de
Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai
passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes
consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes
pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la
fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le
repos.

"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne!

"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre
là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric,
puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour
longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre,
donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je
te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il
te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais
manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô
Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras
des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie,
flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un
ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme
je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête
l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis
toujours avec toi... O Frédéric!
je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"

Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune
vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait
couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours
cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux
châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre.

Je me ferai la touffe de lierre,
Je t’embrasserai.

Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de
nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout
d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri
avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je
l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi!

La ville d’Aix (cap de justice, comme on disait jadis), où nous
étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de
capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité
et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec l’allure
provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son
Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la
quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de
tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à
l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais,
de mon temps du moins, cela n’était qu’en surface, et, dans ces
Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur familière, une
gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions
laissées par le bon roi René.

Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se
divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le
tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros, frère du
cardinal, lisaient à l’Académie des compositions de leur cru en
joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le
culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut jamais cesse. Car le
comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon,
n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un
bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme Aix s’intitule parfois,
n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les magnans
ou vers à soie? M. Mignet, l’historien, l’académicien illustre,
venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même
formulé la maxime suivante :

"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de vivre au clair
soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les
matins une partie de boules."

M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à
cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un
troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:

-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.

Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les
Plaintes de saint Étienne, récitées en provençal (comme on le fait
encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on
exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une
admirable pompe, le Noël De matin ai rescountra lou trin.

Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes
provençaux de l’abbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas
laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le
temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs,
accompagnées de torches qu’on éteignait, en arrivant, à l’éteignoir
des vestibules.

Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver, quelque esclandre
mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe juive avec M. de
Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsqu’il
fut Prince d’amour aux jeux de la Fête-Dieu.

A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans notre séjour à Aix,
de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: le Roi de
la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse, les Tirassons, les Diables,
le Guet, la Reine de Saba, les Chevaux-Frus en particulier,
avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l’Arlésienne, de Daudet
:

Madame de Limagne
Fait danser les Chevaux-Frus;
Elle leur donne des châtaignes,
Ils disent qu’ils n’en veulent plus;
Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!
Madame de Limagne
Fait danser les Chevaux-Frus.

Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves
(et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous
pourriez le voir au chant dixième de Calendal, où elles sont
décrites, telles que nous les vîmes.

Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement après mon arrivée,
faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante
surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de
mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.

-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son
flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et c’est
bien le cas de dire : "Celle-là fume."

-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main.

-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.

-- Et quel bon vent t’amène?

-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé
faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."

-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que j’en
suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?

-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la piquette sur le marc de
vendange.

-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la
Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son baccalauréat ès
lettres.

-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons qu’on ne
veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on m'empêcher de
prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas plus tard
que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon qu’on
appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une jeune
blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche rouge,
quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à mordre, deux frisons
folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en l’air,
les bras joliment potelés...

-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée.

-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un
rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, j’aille
m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si
tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau,
serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher de me retourner
pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus
qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait le prendre la
semaine prochaine.

-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...

-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que j’achève. Ayant ainsi
traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à
travers l’écume qui lui giclait entre les doigts, qu’elle froissait
et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin!
dis-je à la jeune fille, cette chemise-là n’est pas faite pour
couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en faut!
répondit-elle. Ça, c’est la chemisette d’une des plus belles dames de
la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à
un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et jaloux comme un
Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant et tant
qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez,
qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais monsieur vous en
voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive qu’on me
donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde
pas." Il ne m’a pas été possible d’en tirer plus pour le moment...
Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage
dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois
caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre pas la bouche.

-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?

-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois ans!
Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez
vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de
l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne,
étudier à loisir les douces Lois d’Amour.

Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous
restâmes à Aix, et la tâche et l’étude du chevalier Mathieu.

Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de l’Arc, sur la
grand'route de Marseille, dans la poussière jusqu’à mi-jambe et les
parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de
Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets,
avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage
qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de
Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!

Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient fait, mon
Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et du temps de la
reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du temps de François 1er, le
poète macaronique Antonius de Arena :

Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
Et bellas garsas semper amare soient;
Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
Inter mignonos gloria prima manet:
Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
Et de bonitate sunt sine fine boni.

(De gentillessiis Instudiantium.)

Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence,
nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon,
dans un journal de guerre appelé la Commun, ces dialogues pleins de
sens, de saveur, de vaillance, tels que le Thym, Un Rouge et un
Blanc, les Prêtres, qui mettaient en valeur et popularisaient la
prose provençale.
Puis, avec la décision, avec l’autorité que lui donnait déjà le
succès de ses Pâquerettes et de ses hardis pamphlets, au
rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes,
les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une
anthologie, les Provençales, qu’un professeur éminent, M.
Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public
dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie
Séguin, 1852).

Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur d’Astros et
de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et
de Barthélemy (celui de la Némésis,); des Avignonnais Boudin,
Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de
Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de
Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du
maréchal d’Alleins" (mentionné dans Mireille) ; de Mathieu, de
Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis un groupe du
Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de
Jasmin.

Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en
pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches
comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux
ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: le 9
Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint
. Moi, enfin, enflammé de la
plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (Amertume, le
Mistral, Une Course de Taureaux
) et d’un Bonjour à Tous qui
disait, pour noter notre point de départ :

Nous trouvâmes dans les berges
Revêtue d’un méchant haillon,
La langue provençale:
En allant paître les brebis,
La chaleur avait bruni sa peau,
La pauvre n’avait que ses longs cheveux
Pour couvrir ses épaules.
Et voilà que des jeunes hommes,
En vaguant par là
Et la voyant si belle,
Se sentirent émus.
Qu’ils soient donc les bienvenus,
Car ils l’ont vêtue dûment
Comme une demoiselle.

Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne d’Aix, dont je
n’ai pas terminé l’histoire.

Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois d’amour", je
l’interpellais ainsi:

-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?

-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (c’était le
nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer l’hôtel de la baronne;
que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides
de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai été remarqué... et la
dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame enjôlée, charmée
de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me laisser tomber du
ciel, tiens, une fleur d’oeillet.

Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur fanée et, faisant les
yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans l’azur. Un mois, deux
mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:

-- Allons le voir.

Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que je trouve? Mon
Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:

-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon,
que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour
entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé.
Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je
pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en
treillage, jusqu’à une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras
à mes baisers. J’escaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me
battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre s’entr'ouvre
doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,
Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce n’était pas celle de
la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe! Comme tu peux
imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à terre, je
m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me
foule le pied!

Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire!

-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?

-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se
trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un
bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait tremper le pied
dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques
exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec son gros orteil,
puis on me l’a serré de bandes...
Et, maintenant, j’attends, en lisant les Pâquerettes de l’ami
Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me
dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour, mon ordinaire;
et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des
merlettes.

Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé) Félibre des Baisers,
qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que j’aie jamais connu,
avait-il rêvassé l’histoire que je viens de dire? Je n’ai jamais pu
l’éclaircir, et j’ai raconté la chose telle qu’il me la narra.

 

CHAPITRE XI

LA RENTRÉE AU MAS

L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce nom. -- Le cousin
Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le bûcheron Siboul. --
L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). -- L’excursion
dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le
Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.

Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres (et, vous avez pu le
voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a
trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à l’heure où on allait
souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux
derniers rayons du jour.

-- Bonsoir toute la compagnie!

-- Dieu te le donne, Frédéric!

-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini!

-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui
était servante au Mas.

Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, j’eus rendu
compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre
observation, me dit seulement ceci:

-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir. Tu en sais
beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est à toi de choisir la
voie qui te convient: je te laisse libre.

-- Grand merci! répondis-je.

Et là même, -- à cette heure, j’avais mes vingt et un ans, -- le pied
sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et
de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de
raviver en Provence le sentiment de race que je voyais s’annihiler
sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles;
secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de
la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font
toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au
provençal par l’influx et la flamme de la divine poésie.

Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais
comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de
sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre d’inclination envers
toute maîtrise ou influence littéraire, fort de l’indépendance qui me
donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un
soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la
charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le premier chant de
Mireille.

Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à
loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux
rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de
la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans,
était devenu aveugle.

Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques amis de ma première
jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des chants de Mireille:

O doux amis de ma jeunesse,
Aérez mon chemin de votre sainte haleine
,

c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans
ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j ‘avais à mon horizon,
comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la
mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux
campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:

Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas.

De plan, en vérité, je n’en avais qu’un à grands traits, et seulement
dans ma tête. Voici:

Je m’étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux
enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de
laisser à terre courir le peloton, comme dans l’imprévu de la vie
réelle, au gré des vents!

Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait
fatalement être celui de mon héroïne: car je l’avais, depuis le
berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison.
Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser
quelqu’une de ses filles:

-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle Mireille, c’est
Mireille, mes amours.

Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:

-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!

Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en savait
davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de
l’héroïne et un rayon de beauté dans une brume d’amour. C’était assez
pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par
cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution d’un
roman véritable.

Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie
limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas vivant, chantant
autour de moi, ce poème de Provence avec son fond d’azur et son
encadrement d’Alpille? L’on n’avait qu’à sortir pour s’en trouver
tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes
rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces
gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie,
cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces
sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et
venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc,
dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?

Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes
bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de l’aube au
crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau
vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le prototype de mon
maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde
et ma mère elle-même n’appelaient que le "maître"? Pauvre père!
Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide,
soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau de notre puits à
roue, il criait dehors:

-- Où est Frédéric?

Bien qu’à ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la
recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait:

-- Il écrit.

Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant:

-- Ne le dérange pas.

Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture Sainte et Don
Quichotte en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux,
Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début
d’un récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au
sujet du mot Félibre:

Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.
Un jour, de sa sainte écriture,
Il est monté au haut du ciel.

Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don d’intéresser ma
Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une
espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir
sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous
le nom du Major, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes
nationaux qui, sous le commandement du duc d’Angoulême, voulaient
arrêter Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe. Il avait, dans sa
jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit
aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous
autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui donnait, dans un
sac, quelques boisseaux de blé. L’été, il parcourait la Crau et la
Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les troupeaux,
aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber
les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules.
Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux, assurément,
comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de
bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de
leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
pittoresque, une noblesse
d’expressions provençales, qu’il y avait plaisir d’entendre. Pour
dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en
propriétés bâties:

-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.

Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés,
elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la
veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée.
Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou
moins croustilleux, qui, d’une bouche à l’autre, se transmettent dans
le peuple, tels que: Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de
l’Ours, le Doreur
, etc.

Une fois que la neige commençait à tomber :

-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.

Et il ne manquait jamais.

-- Bonjour, cousin!

-- Cousin, bonjour!

Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière
la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri
et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il contait que les
meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte
des olives. Et il disait:

-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid, dans ces moulins
à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté
des caleils à quatre mèches, les presseurs d’huile moitié nus qui,
lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du
chef:

-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que
tout claque! Là!

Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu
fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y
eût peu de travail.

-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à
Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsqu’on
les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines,
gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an.

Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres, sans avoir vu
réaliser sa rêverie sur les mornes.

Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut
dire, mes fauteurs de la poésie de Mireille, le bûcheron Siboul :
un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les
ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe, tailler joliment
nos bourrées de saule. Pendant qu’il découpait et appareillait ses
rondins, que d’observations justes il me faisait sur le Rhône, sur
ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur
ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent
ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres
qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui,
dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et
sur les coupeurs d’osier et les vanniers de Valiabrègue!

Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms
en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les
herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de
botanique littéraire, c’est ainsi que je le formai... Heureusement!
car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des
écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr,
entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou un laiteron.

Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de Mireille,
éclata la nouvelle du coup d’État du 2 décembre 1851.

Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République
tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les
Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la
sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et
blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi
jurée par lui m’indigna. Il
m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations
futures dont la République en France pouvait être le couvain.

Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à
la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom
de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs,
les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués
par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au
changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût
s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ?

Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870
par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un
jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions
ensemble:

-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite
dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au
gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre
toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de
laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le
progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire
place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle!

Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour
toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on
abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et
à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai
tout entier.

Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en
quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai
trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui
gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était
étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez
lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette
rencontre.

LE BERGER

Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?

MOI

Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.

LE BERGER

Vous allez faire un tour dans les astres?

MOI

Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et
écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m’enlever
et me perdre dans le royaume des étoiles.

LE BERGER

Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes
les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.

MOI

Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière?

LE BERGER

Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout
doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.

MOI

Galant Jean, je vous prends au mot.

LE BERGER

Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c’est le
chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. Quand
l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand
saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la
route.

MOI

C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée.

LE BERGER

C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours ouï dire...
Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent
tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui
précèdent sont les trois bêtes de l’attelage; et la toute petite qui
va prés de la troisième, nous l’appelons le Charretier.

MOI

C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.

LE BERGER

Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à l’entour les étoiles qui
tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent d’entrer au Paradis.
Signons-nous, monsieur Frédéric.

MOI

Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!

LE BERGER

Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du
Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.

MOI

Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.

LE BERGER

Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l’étoile qui
scintille à peine: c’est l’étoile Marine, autrement dit la
Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins--
lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la Tramontane.

MOI

L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, se trouve donc dans la
Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence,
comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à l’Ourse, lorsqu’ils vont
contre le vent.

LE BERGER

Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le
Pouillier, si vous préférez.

MOI

Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens.

LE BERGER

C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui,
spécialement, marquent les heures aux bergers. D’aucuns les nomment
les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux
Manche.

MOI

Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion.

LE BERGER

Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de
Milan.

MOI

Sirius, si je ne me trompe.

LE BERGER

Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour,
avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une
noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La
Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le
chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé
plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, resté endormi,
prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur
lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est
appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.

MOI

Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la
montagne?

LE BERGER

C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite,
pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et
se couche de bonne heure.

MOI

Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une
épousée?

LE BERGER

Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, 1’Étoile du Matin, qui nous
éclaire à l’aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand
nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, la belle étoile,
Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de
Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.

MOI

La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne
quelquefois.

LE BERGER

A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les
brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais
coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille moi-même.
Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer!

MOI

Bonsoir! Galant Jean.

Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des
Provençales, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères
vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j’étais,
engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de
nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit
l’idée d’un congrès de poètes
provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui
avaient écrit ensemble dans le journal Lou Boui-Abaisse, la réunion
eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l’ancien
archevêché, sous la présidence de l’aimable docteur d’Astros, doyen
d’âge des trouvères. Ce fut là qu’entre tous nous fîmes connaissance,
Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin,
Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d’autres. Grâce au bon
Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les
honneurs de l’Illustration (18 septembre 1852).

Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des
sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain,
l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon
écrivit à l’auteur de Marthe la folle, savez-vous ce que répondit
l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur
qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront
le bruit que j’ai fait tout seul."

-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.

Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze
élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin,
un fier bougre.

D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours
aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre
langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années
auparavant, lui avait envoyé ses Pâquerettes, avec la dédicace de
Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne
daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848,
passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui
jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques
autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant
ses Souvenirs :

-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital...
C’est là que meurent les Jasmins.

-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy.

-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.

-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût
celui d’un auteur mort.

-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des Pâquerettes, qui
ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez
jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre
épitaphe.

Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon
Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que
vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui
qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu
qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles."

Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous
aviez un jour à défendre notre cause, n’oubliez pas qu’en Arles se
fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité
noble et fière qui a pour armes et pour devise: l’épée et l’ire du
lion."

Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais
seulement qu’en voyant le jour renaître, j’étais dans le ravissement;
et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il
paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune
homme "resplendissaient déjà les sept rayons de l’Étoile".

Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler.
L’année suivante, 21 août 1853, sous l’impulsion de Gaut, le jovial
poète d’Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères)
deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. C’est là que Brizeux,
le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il
disait:

Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,
Moi je n’ai que la lande en fleurs:
L’un symbole riant de la paix et des fêtes
L’autre symbole des douleurs.

Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre
De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:
Aucun ne redira le son qui nous enivre,
Quand nous, fidèles, nous mourrons...

Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?
L’aquilon l’emporte en son vol,
Et puis elle revient légère sur la mousse
Meurt-il le chant du rossignol?

Non, tu ranimeras l’idiome sonore,
Belle Provence, à son déclin;
Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore
La voix errante de Merlin.

Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d’Arles, voici
les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d’Aix : Léon Alègre,
l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l’abbé Emery,
Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes,
Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles
Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.

Une séance littéraire, devant tout le beau monde d’Aix, se tint,
après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée
des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités
provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits
les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le
maire d’Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus
tard donna une traduction de Mirèio en vers français.

Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs,

Trouvères de Provence,
Pour nous tous quel beau jour!
Voici la Renaissance
Du parler du Midi,

dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président d’Astros
discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y
alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses
contes et chanta la Jeune Aveugle; Aubanel dévida sa pièce des
Jumeaux, et moi la Fin du Moissonneur. Mais le plus grand succès
fut pour la chansonnette du paysan Tavan, les Frisons de Mariette,
et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa Pauvre
Martine.

Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, assistait à cette séance
et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans le discours qu’il
prononça à la félibrée de Sceaux (1892) :

"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du
collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à
une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de
présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la Mort du
Moissonneur,
Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous
ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et
qui n’étaient alors que les troubadours."

Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes
sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux
Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une
renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de
voir ce débordement de sève, nous répondait tristement :

Je ne suis qu’un gâcheur;
J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:
Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme,
De notre provençal débrouilleront l’écheveau.

 

CHAPITRE XII

FONT-SÉGUGNE

Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de
Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La
famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de
Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint
Anselme. -- Le premier chant des félibres.

Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis,
et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de
renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.

Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines
de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de
Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous
réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de
Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme
et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait
ses Noëls, là qu’il nous lisait les Songeuses, toutes fraîches, et
la Part du Bon Dieu encore flambant neuve; c’est là que, croyant,
mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait
le Massacre des Innocents; c’était là que Mireille venait, de
loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies.

A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit,
les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans
pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe
était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit
même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un
plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la
jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux
Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me
l’expliquerais de la façon suivante:

Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des
Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux
Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu.
Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la
vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est
invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et
l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est,
avant leur mariage, d’être trois ans prieuresses (comme on dirait
prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli:
la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les
danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant
l’église, à sainte Agathe.

Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les
ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards,
serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos
hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les
villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis
des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à
côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de
savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor
Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier,
ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes
les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée
perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé
cette question:

-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?

-- Celle du saint, répondit l’auteur des Contemplations.

Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami
Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous
allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au
battement du tambour:

Qui voudra lutter, qu’il se présente...
Qui voudra lutter...
Qu’il vienne au pré!

les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui
était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs,
butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix
sévère leur rappelait parfois le précepte: défense de déchirer les
chairs...

-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la
poussière à Quéquine?

-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le
vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On
m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le
Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant,
j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui
tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous
ne pûmes rien nous faire.

A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille,
Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un
jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à
l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui
sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les
fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami,
deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la
blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter.

Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de
Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez
dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et
racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix.

-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus.

Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration,
Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:

-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a.

Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses
parents, au cimetière de Saint-Remy :

A JEAN-DENIS ROUMANILLE
JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)
A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,
BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.
ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT
TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!

Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau,
était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain
d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris:

J’entendis un écho de ta pure harmonie,
Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,
Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie,
Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.

Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,
Quand de nous attifer ta belle jeune fille?
Que je m’écrie content et jamais façonnier
Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...

Si donc, comme le vent dont le nom te convient,
Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,
Allons, au monde avide épanche les accents:

A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir
Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,
Comme aux sons modulés sur les lyres antiques.

On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc
(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à
tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour
percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec
sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux
cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires
du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum
d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la
vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler:

-- Les voilà encore!

Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre
Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous
avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le
verre, le bon vieux prêtre racontait.

-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter
l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau
de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que
nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de
l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me
saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur
aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les
confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des
prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les
degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me
retourne et je lui fais:

-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait
pas tant de gueuses!

Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous
faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit
prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près
du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait
la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à
Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait
la rénovation du monde par l’oeuvre des
Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes:
Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.

Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le
Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques
lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au
pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de
platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil.

"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore
l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils
ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les
cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le
lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent,
tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux,
murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon,
vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on
est deux, aimer."

Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra,
Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que
tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de
son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des
demoiselles du castel.

"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade,
-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses
longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la
jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"

C’est le portrait qu’Aubanel, dans son Livre de l’Amour, en fit
lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut
pris le voile, il se rappelle
Font-Ségugne :

"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est
beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur
Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face
d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous
courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur?

"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au
chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. --
Grillons, rossignols et rainettes --
disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix
claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et
de chansons?

"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, --
nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer;
-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait
-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux,
-- comme une mère son enfant."

Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs
de la chambre où sa Zani couchait.

"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de
souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!"
-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre
Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous
ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte!
Zani, tu es nonnain!"

Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement
d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour
discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et
sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les
trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et
quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!

Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine
primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au
castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait
Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui,
sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de
lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au
soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa grenade;
Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme
jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de
Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui,
ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la
glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres
des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le
gonfalon sur le Ventoux...

A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait
pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que,
trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes
l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que,
des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était
rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la
langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les
jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal
accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent,
unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le
jeter où ils voulaient.

-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous
faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils
ne trouvent rien du tout, ils se disent tous trouvères. D’autre
part, il y a aussi le mot de troubadour. Mais, usité pour désigner
les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a
fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!

Je pris alors la parole.

-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux
récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je
crois, le mot prédestiné.

Et je commençai :

"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa
sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de l’Enfant
Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et
aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. --
Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- J’ai souffert sept
douleurs amères -- que je désire vous conter.

"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux,
-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me
présentai, -- qu’entre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce
fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa
l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon fils précieux!

"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième
douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que
je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- c’est quand je vous
perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus,
-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les
scribes de la loi, -- avec les sept félibres de la Loi (1)."

-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous autres, écria la
tablée. Va pour félibre.

Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de
châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement:

-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de
baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés
qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler félibrerie
toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en
mémoire, messieurs, de la pléiade d’Avignon.

-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous plaît, le joli
mot félibriser pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre
félibres".

(1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la
traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de
citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois
jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, --
disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la
céleste doctrine.

-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme félibrée pour dire "une
frairie de poètes provençaux".

-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot félibréen n’exprimerait pas
mal ce qui concerne les félibres.

-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de félibresse aux dames qui
chanteront en langue de Provence.

-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot félibrillon siérait aux
enfants des félibres.

-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: félibrige,
félibrige
! qui désignera l’oeuvre et l’association.

Et, alors, Glaup reprit:

-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la
loi... Mais, la Loi, qui la fait?

-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de
ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue,
rédiger les articles de loi qui la régissent.

Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, pourtant, c’est de là, de
cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d’ivresse
idéale, que sortit cette énorme et
absorbante tâche du Trésor du Félibrige ou dictionnaire de la
langue provençale, où se sont fondus vingt ans d’une carrière de
poète.

Et qui en douterait n’aura qu’à lire le prologue de Glaup (P. Giéra)
dans l’Almanach Provençal de 1885, où cela est clairement consigné
comme suit:

"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un félibre prépare et qui
dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci,
pourquoi cela, les opposants devront se taire."

C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée,
aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous
forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de
notre poésie, l’étendard de notre idée, le trait d’union entre
félibres, la communication du Félibrige avec le peuple.

Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date
de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les
rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute
conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre
rédemption.

L’Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855 parut la même
année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel
qu’un trophée de victoire, notre Chant des Félibres exposait le
programme de ce réveil de sève et de joie populaire:

--Nous sommes des amis, des frères,
Étant les chanteurs du pays!
Tout jeune enfant aime sa mère,
Tout oisillon aime son nid:
Notre ciel bleu, notre terroir
Sont, pour nous autres, un paradis.

Tous des amis, joyeux et libres,
De la Provence tous épris,
C’est nous qui sommes les félibres,
Les gais félibres provençaux!

En provençal ce que l’on pense
Vient sur les lèvres aisément.
O douce langue de Provence,
Voilà pourquoi nous t’aimerons!
Sur les galets de la Durance
Nous le jurons tous aujourd’hui!

Tous des amis, etc...

Les fauvettes n’oublient jamais
Ce que leur gazouilla leur père,
Le rossignol ne l’oublie guère,
Ce que son père lui chanta;
Et le langage de nos mères,
Pourrions-nous l’oublier, nous autres?

Tous des amis, etc...

Cependant que les jouvencelles
Dansent au bruit du tambourin,
Le dimanche, à l’ombre légère,
A l’ombre d’un figuier, d’un pin,
Nous aimons à goûter ensemble,
A humer le vin d'un flacon.

Tous des amis, etc...

Alors, quand le moût de la Nerthe
Dans le verre sautille et rit,
De la chanson qu’il a trouvée
Dès qu’un félibre lance un mot,
Toutes les bouches sont ouvertes
Et nous chantons tous à la loi.

Tous des amis, etc...

Des jeunes filles sémillantes
Nous aimons le rire enfantin;
Et, si quelqu’une nous agrée,
Dans nos vers de galanterie
Elle est chantée et rechantée
Avec des mots plus que jolis.

Tous des amis, etc.

Quand les moissons seront venues,
Si la poêle frit quelquefois,
Quand vous foulerez vos vendanges,
Si le suc du raisin foisonne
Et que vous ayez besoin d’aide,
Pour aider, nous y courrons tous.

Tous des amis, etc...

Nous conduisons les farandoles;
A la Saint-Éloi, nous trinquons;
S’il faut lutter, à bas la veste;
De saint Jean nous sautons le feu;
A la Noël, la grande fête,
Ensemble nous posons la Bûche.

Tous des amis, etc...

Dans le moulin lorsqu’on détrite
Les sacs d’olives, s’il vous faut
Des lurons pour pousser la barre,
Venez, nous sommes toujours prêts
Vous aurez là des gouailleurs comme
Il n’en est pas dix nulle part.

Tous des amis, etc...

Vienne la rôtie des châtaignes
Aux veillées de la Saint-Martin,

Si vous aimez les contes bleus,
Appelez-nous, voisins, voisines:
Nous vous en dirons des brochées
Dont vous rirez jusqu’au matin.

Tous des amis, etc...

A votre fête patronale
Faut-il des prieurs, nous voici...
Et vous, pimpantes mariées,
Voulez-vous un joyeux couplet?
Conviez-nous: pour vous, mignonnes,
Nous en avons des cents au choix!

Tous des amis, etc...

Quand vous égorgerez la truie,
Ne manquez pas de faire signe!
Serait-ce par un jour de pluie,
Pour la saigner on lie la queue:
Un bon morceau de la fressure,
Rien de pareil pour bien dîner.

Tous des amis, etc...

Dans le travail le peuple ahane:
Ce fut, hélas! toujours ainsi...
Eh! s’il fallait toujours se taire,
Il y aurait de quoi crever!
Il en faut pour le faire rire,
Et il en faut pour lui chanter!

Tous des amis, joyeux et libres,
De la Provence tous épris,
C’est nous qui sommes les félibres,
Les gais félibres provençaux!

Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et
pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée
de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs
avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins
(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des
Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre
du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée
(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G.
Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu
grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre
des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin),
le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail
(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin,
de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le
Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard,
archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de
Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la
Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly),
le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier
nom du Cascarelet, qui a signé, plus tard, les facéties et contes
naïfs de Roumanille et de Mistral).

 

CHAPITRE XIII

L’ALMANACH PROVENÇAL

Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne.
-- La Montelaise -- L’homme populaire.

L’Almanach Provençal, bien venu des paysans, goûté par les
patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna
rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première
année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois
mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre
moyen depuis quinze ou vingt ans.

Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre
représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs.
Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille
et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les
quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables
poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses Chroniques, où
est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de
contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous
recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette
entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la
raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans;
et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon
d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des
félibres.

Roumanille a publié, dans un volume à part (Li Conte Prouvençau et
li Cascareleto
), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à
profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire
autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre
prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de
succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse
Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.

 

LE BON PÈLERIN

Légende provençale.

I

Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude
homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la
vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.

Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela
l’aîné et lui dit :

-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et
rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je
me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en
danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe!
je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je
voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là,
car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.

L’aîné répondit:

-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à
Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre
lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons,
nous, autre chose à faire.

Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;

-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car,
vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu
que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me
vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme
terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place
tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.

Le cadet répondit:

-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer
les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les
foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le
jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais à Rome
fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous
tranquilles.

Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:

-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon
Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre!
Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien à ma place,
pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est
très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur...

-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux
pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome,
finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se
plaindre, de geindre, toute l’année durant, il enverrait maintenant
ce bel enfant se perdre!

-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu!
Quand Dieu commande, il faut partir.

Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde,
mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses
souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta
son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna
force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit.

II

Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte
messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de l’église, il trouva
sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:

-- Ami, n’allez-vous pas à Rome?

-- Mais oui, dit Espérit.

-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions
faire route ensemble.

-- Volontiers, mon bel ami.

Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu.

Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout
gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain
et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin
ils arrivèrent à la cité de Rome.

Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de
Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles,
les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent
les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et
de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape,
qui leur donna sa bénédiction.

Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le
porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.

Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère
qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la
gloire éternelle des paradis de Dieu.

-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu,
retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères!

Et Dieu lui répondit:

-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon
commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui
faire faire trois charités.

Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre,
le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul
s’en retourner à Rome.

Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages,
en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par
voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le
pays en mendiant et en priant.

III

C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison.

Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en
haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son
bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable.
Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel
et dit doucement à la porte:

-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône!

-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe,
de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.

-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud,
donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette
même heure dans le même besoin!

Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter
au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la
maison paternelle en disant:

-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre
pèlerin.

-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on
vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre!

-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas
mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si
notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère!

Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre
croûton et le porte encore au pauvre.

Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit:

-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner
l’hospitalité au pauvre pèlerin?

-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge
les gueux!

-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui
l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est
pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps!

-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la
porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les
bêtes, alla se gîter dans un coin.

Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit
viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout
illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre
grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait
était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons,
pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une
chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs,
chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum
de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face
glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit:
"Je suis votre fils."

Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux:
Espérit était un saint.

( Almanach Provençal de 1879.)

 

JARJAYE AU PARADIS

Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux
fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler!
L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à
donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans
l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force
d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien
loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu.

Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.

-- Qui est là? crie saint Pierre.

--C’est moi.

-- Qui, toi?

-- Jarjaye.

-- Jarjaye de Tarascon?

-- C’est ça, lui-même.

-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de
vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as
récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à
la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi
qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";
toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand
tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la
chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi
qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire
un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!";
toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais
de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien
mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se
peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu?

Le pauvre Jarjaye répliqua:

-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait
qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli,
et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au
moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour
lui conter ce qui se passe à Tarascon.

-- Quel oncle?

-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc.

-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire.

-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait?

-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour,
des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à
dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre
répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui
fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry
impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un
coup de sang et mourut sur sa colère.

-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant
dévote.

-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas...

-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la
dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie
vipère... Figurez-vous que...

-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre
balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied.

-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne
coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau!

-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!

-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui
est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds
nus...

-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois,
canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez.

-- Ça suffit.

Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à
Jarjaye: "Tiens, regarde."

Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le
paradis.

-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.

-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut
entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis
le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le
bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais
est dans le paradis.

-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique.

Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:

-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai
pas le temps de te donner la réplique...

-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à
faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je
sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.

-- Mais tels ne sont pas nos accords.

-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent
s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque
pas.

-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....

-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï
dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste.

Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint
Yves.

-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.

-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves.

-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme
ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?

-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par
huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.

Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne
n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre
ne savait plus de quel bois faire flèche.

Vient à passer saint Luc:

-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait
quelque nouvelle semonce?

-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras,
vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par
une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.

-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?

-- De Tarascon.

-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour
le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu
sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la
Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple:
je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu
vas voir.

A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis.

-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!

Les angelots descendent.

-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la
porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les
boeufs!"

Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la
porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!
oh tiens! la pique!"

Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.

-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!
s’écrie-t-il.

Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile,
sort du paradis.
Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant
la tête au guichet:

-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à
cette heure?

-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne
regretterais pas ma part de paradis.

Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme.

(Almanach provençal de 1864.)

 

LA GRENOUILLE DE NARBONNE

I

Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de
Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux
de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne
garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots,
maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet
gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis
quelque trois ou quatre ans.

Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la
Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père
des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom
compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre
ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du
Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau
égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles,
deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un
tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.

Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y
avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards
bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les
oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui
dardait, chantaient rageusement.

-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.

Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait
de soif et sa chemise était trempée.

-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse.

Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et
mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de
conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues
fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter
la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite!

Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à
l’atelier de son père.

II

-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son
établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit!
Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la
bénédiction! Comment te portes-tu?

-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père,
êtes-vous tous gaillards?

-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand!

Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les
fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les
beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille
Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une
poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de
merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à
table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à
mouiller l’anche.

-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son
verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France
et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du
Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept
ans, oui, sept belles années, pour gagner les couleurs... Il est
vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi
et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas
trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que
tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et
appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.

-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me
vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la
plume par le bec.

-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la
morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout
en courant le pays.

III

-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai
sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce
qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.

-- Passe, oui, c’est connu.

-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle
et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les coteries ou
camarades me firent observer, père, un cheval marin qui sert
d’enseigne à une auberge.

-- C’est bien.

-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du
portail de Saint-Sauveur.

-- Nous avons vu tout cela.

-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la
commune d’Arles.

-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient
en l’air.

-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là,
nous vîmes la fameuse Vis...

-- Oui, oui, une merveille pour le trait et pour la taille.

Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien
qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.

-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on
nous montra la célèbre Coquille...

-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe
de Montpellier".

-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne.

-- C’est là que je t’attendais.

-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis
l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul.

-- Et puis?

-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et
Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; --
Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à
Montpellier."

-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?

-- Mais quelle grenouille?

-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul.
Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de
France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des
chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce
saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus,
ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement
la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait
baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas
dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on
soit coterie, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.

IV

Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément
et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le
lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de
vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.

Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la
soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!

Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de
Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne
personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous
l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un
coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et,
droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille.

Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille
rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante,
regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois,
le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.

-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier.
Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents
lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!

Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son
ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte.
On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain,
et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.

(Almanach Provençal de 1890.)

 

LA MONTELAISE

I

Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de
Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui
disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était
sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait
mise à la tête des choristes de son église.

Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de
Rose avait loué un chanteur.

Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la
blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les
deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose
fut Mme Bordas.

Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant,
libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que
de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!

La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la
vote des Maillanais.

Je m’en souviens comme si c’était hier.

C’était au café de la Place (aujourd’hui Café du Soleil): la salle
était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau
de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses
cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds
l’accompagnant sur la guitare.

Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de
Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une
mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:

-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un
orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux!

Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait
de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela
avec une passion, une flamme, un tron de l’air, qui faisaient
tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait
fini, elle criait:

-- Vive saint Gent!

Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait,
faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de
deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si
elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare
de son homme, en lui disant:

-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches...

II

Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage,
l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.

Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la
Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant
de frisson, qu’elle faisait frémir.

En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du
peuple. Tellement qu’elle se dit:

-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!

Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là
comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule.

Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à
fumer, et Mme Bordas chanta la Marseillaise. Jamais cantatrice
n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie;
les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté
resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans
la journal :

Elle nous vient de la Provence,
Où soufflent les vents de la mer,
Où l’on respire l’éloquence,
Tout enfant, en respirant l’air.
Tous les bras sont tendus vers elle...
Nous te saluons, ô Beauté:
Pour suivre tes pas, immortelle,
Nous quitterons notre Cité.
Tu nous mèneras aux frontières,
A ton moindre geste soumis,
Car tous les peuples sont nos frères,
Et les tyrans nos ennemis.

III

Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la
défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis
vint la Commune et son train du diable.

La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la
tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de
popularité, leur chanta Marianne comme un petit démon. Elle aurait
chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!

Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une
paille dans le palais des Tuileries.

La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des
bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour
eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux
rouges.

-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont
entendre les voûtes de ce palais maudit!

Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux
blonds, leur chanta... la Canaille.

Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain.
Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:

-- Vivo sant Gent!

La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux
bleus, et elle devint pâle comme une morte.

-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui
manquait...

Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était
Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des
fêtes de Provence.

La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant
par les portails ouverts.

Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres,
sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades
s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine,
et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux
nues.

Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler.

(Almanach Provençal de 1873.)

 

L'HOMME POPULAIRE

Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son
village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles
d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus.

-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours
le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une
quille... Je t’aurais reconnu sur mille.

-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue
baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand
les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds.

-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne
devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.

Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami
Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner
qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites
de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit
verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à
table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus.

Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:
vounvoun; vounvoun; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu
venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.

-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les
fouaces et, allons, rince les verres.

Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils
eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste,
entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville
qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec
les farandoleurs et la foule des filles.

Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les cavaliers,
chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua
pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis,

M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment,
leur adressa ces paroles :

-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que
vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous
battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.

-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la jeunesse.

On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent
dehors, je demandai à Lassagne:

-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?

-- Il y a cinquante ans, mon cher.

-- Sérieusement? il y a cinquante ans?

-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon beau, onze
gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m’aide, sans
en enterrer encore une demi-douzaine.

-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de
gâchis et de révolutions?

-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le
brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener,
tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut
mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi,
sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.

"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont
toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent
sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont
ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du
chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement,
broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le
ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre
joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du
bercail.

"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.

-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta
commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as
des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections
pour un député, par exemple, comment fais-tu?

-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux
blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son
latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher
contre ce mur.

-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres
innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les
pousse?

-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me
demandent mon avis:

-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si
vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous
votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan,
voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que
font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des
paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans,
comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas
représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits
bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent
qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache
et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais
si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils
penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils
ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils
aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les
affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y
a en France plus de vingt millions de pieds-terreux et qu’ils n’ont
pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la
terre! Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile
qu’ils fissent plus mal que les autres!

"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il
a raison peut-être."

-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne,
comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton
autorité pendant cinquante ans de suite?

-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous
irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux
fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.

Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous
allâmes voir les joies.

Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la
route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup,
sans le vouloir, il donna deux points aux autres.

-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui s’appelle tirer!
Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, mais je
t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es
un fameux tireur!

Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui
allaient se promener.

-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait
pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces
pendants d’oreilles à la dernière mode! C’est la fleur de Gigognan.

Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent.

En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était
assis devant sa porte.

-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci
luttons-nous pour homme ou demi-homme?

-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout,
répondit maître Guintrand.

-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré,
se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers
lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules
tous les trois?

-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en
s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La
joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le
préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui
pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi,
qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs
luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes,
plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux.

Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade.
Justement, le curé sortait de son presbytère.

-- Bonjour, messieurs.

-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je
vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je
m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les
jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à
l’agrandir?

-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis:
vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner.

-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du
conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude,
et si à la préfecture on veut nous venir en aide...

-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.

Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur
l’épaule, allait entrer au café.

-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es
pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à
Madelon pour prendre ta place.

-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?

-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement,
une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.

-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies
la savonnette.

-- Attends encore, me répondit-il.

Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui
tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:

-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce doit être
Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement d’ouailles!
les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en suis sûr:
l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au
moins...

-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire
Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, et elles m’en
feront un second, m’est avis.

-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te
donner des jumeaux.

-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!

Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir,
cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.

-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas m’en croire ou
non: niais avec ta charrette tu étais encore, j’estime, à une
demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de fouet.

-- Vraiment? monsieur Lassagne.

-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la mèche.

Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de
fouet qui nous fendit les oreilles.

Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des
fossés, ramassait de la chicorée.

-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit Lassagne en l’accostant; eh
bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson,
la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait!

-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans!

-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas
misère et l’on vendangerait avec de plus vilains paniers.

-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il plaisante, disait la
vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me
fit:

-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, mais ce M. Lassagne
est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il parlerait,
voyez-vous, au dernier du pays, à un
enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est maire de
Gigognan et il le sera toute sa vie.

-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est pas moi, n’est-ce
pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux;
tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux
bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les
rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et
voilà le secret du maire de Gigognan.

(Almanach provençal de 1883.)

 

CHAPITRE XIV

LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES

La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers
de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les
filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses,
-- Le retour par Aigues-Mortes.

J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries
et de leur pèlerinage, mais je n’y étais jamais allé. Au printemps de
cette année-là (1855), j’écrivis à l’ami Mathieu, toujours prêt pour
les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"

"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous à Beaucaire, au
quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 mai, partait une
caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de
femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du peuple, tassés sur
des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous
laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur
la nôtre quatorze pèlerins.

Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts
qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le
brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la
gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous
marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsqu’il était
fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que
les charretiers nomment porte-fainéant.

Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une
jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa
mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant pas fait encore
connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous
causions, Mathieu et moi, avec le charretier.

-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, s’il n’y a pas d’indiscrétion?
commença maître Lamouroux.

Nous répondîmes:

-- De Maillane.

-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre
parler. Charretier de Maillane verse en pays de plaine.

-- Mais pas tous, mon bonhomme.

-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et
tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de
Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on
l’appelait l’Ortolan.

-- Vous parlez de quelques années!

-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que
les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je
vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa
splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire
gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les
mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle,
moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour
remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se
vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en
souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers,
qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres,
faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille
en Flandre!

Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant
qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de
taillé jusqu’au lever du soleil.

-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la
Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large,
il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles
bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces
rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six
bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris,
charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues,
les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda,
et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!

Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons
se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient
traînasser, pendant que criaient les autres:

"Derrière, derrière, charretier!"

De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour
le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au
visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la
broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte
large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux
rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille
était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets
s’appelaient: la Graille (en français la Corneille), Saint-Martin,
le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la
Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait
d’eux à cent lieues à l’entour.

De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui
mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin
pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne
avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs
vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des
chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur
porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient
les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie.

Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et
saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers
marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet,
avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore,
la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!"
tantôt criant: "Dia!"
tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le
voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux,
ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la
chanson des rouliers :

Un roulier qui est bien monté
Doit avoir des roues
De six pouces, à la Marlborough:
Ça, c’est à la mode!
Un essieu de dix empans
Et un petit bidet blanc
Pour le gouvernage
De son équipage.

Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon,
sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa
couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour.

Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient
glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes
bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de
file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières
avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons
avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient
leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes
pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la
laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les
couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les
ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé,
ajusté de main de maître...

Comment n’auraient-ils pas chanté?

En arrivant à Lyon,
Ils nous cherchent noise
Et nous font passer dessus
Le pont à bascule:
Tout cela, ce sont des gens
Qui ne demandent qu'argent
Pour faire des dentelles
A leur demoiselles.

De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs
bêtes, ou, pour parler comme eux, à dia et de la main, parce qu’en
ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils
nommaient hors la main l’autre côté de l’attelage.

Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le
parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la
rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie
continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer,
si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules
qui vous cherchaient querelle en parlant franchimand... Alors en
vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"!
Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue,
Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de
brigand, la charrette est embourbée."

Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait
l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule à la roue, on
dépêtrait la charrette... Nous voici à l’auberge. Au bruit des coups
de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le valet d’écurie la lanterne
à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On
rentrait l’équipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on
s’en venait souper.

Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les
routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la
table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand
ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du
verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était l’usage, pour
abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis ils s'attablaient
de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu’ils
chantent:

Le matin à son lever
La soupe au fromage:
C’est là .un friand manger,
Qui aime le laitage.
Puis, ça nous réveillera,
Un verre de ratafia,
Et le long de la route
La petite goutte!

Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils
allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli
menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient
un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route!

Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la route n'était pas
toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusqu’aux
moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans
compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à
moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et
dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du
chemin, il fallait brûler l’étape, c’est-à-dire passer devant
l’auberge sans manger.

D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se
rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas
couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui
l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de
courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y avait sur la
route des bagarres effroyables où, d’un coup de roulon, on vous
décervelait un homme.

Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était
respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant,
avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait
le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "Qui a les quatre
pieds blancs
, comme on dit, peut passer partout."

Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la
Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, qu’avec un
coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent
mille hommes!

En arrivant à Paris,
Usances nouvelles:
Des tailloles, n’y en a plus,
Culottes à bretelles.
Ce ne sont que franchimands
Qui attellent à l’envers
Et font tout au beurre...
Sur eux le tonnerre!

Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils
s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un
vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.

-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs
oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, tron de
l’air!
crains-tu que la terre te manque?

Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers
de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans
l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait
consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que
d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le
Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à
terre; enfin le gros Charlon de la
Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait,
dit-on, un mulet des quatre pieds.

Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le
payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait
une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier
couplet:

Tiens, garçon, voilà pour toi,
Va mettre en cheville...
Mais l’hôtesse a répondu:
Moi qui suis jolie,
Moi qui te fais tant de bien,
Tu ne me donnes donc rien?
Par une caresse
Calme ma tendresse.

Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours,
vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils
retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la
Saint-Éloi, à la Charrette de Verdure: ... Et alors au cabaret, en
vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros
comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot
du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa
charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route,
avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour
le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à
bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la
ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée;
heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son
catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à
grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau
visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le fiasque
(bouteille clissée).

Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont
pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y
en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme
les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois.
Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer
le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes
et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était
rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire
par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles
vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre
tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres.

Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle
princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient
d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la
lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait.

-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est
beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus
épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si
quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois,
des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix
ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent
le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans,
des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui
parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment
diable ils font.

Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté
encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au
soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux
Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue.

Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions
vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était
derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se
débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une
reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure
cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu
égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire,
elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la
saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous:

-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?

-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues.

-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?

-- Chut ! mignonne.

Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents
de lait, la jouvencelle dit:

-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous
déjeunions?

Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile
écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange,
des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger.

-- Bon appétit leur dîmes-nous.

-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en
plantant ses quenottes dans un grignon de pain.

-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres.

-- Volontiers.

Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin
de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une
bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le
charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et
nous voilà en famille.

Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment:

-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous
à Lamouroux.

-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez
pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois
mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus,
messieurs, la tête à elle.

-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant?

-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en
aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup
d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --
vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la
distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible.

-- Pauvre petite!

Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire
manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la
charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes
enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une
ronde autour d’Alarde :

Au branle de ma tante
Le rossignol y chante:
Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
Belle, belle Alarde, tournez-vous.
La belle s’est tournée,
Son beau l’a regardée:
Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
Belle, belle Alarde, embrassez-vous.

Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une
folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!

Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait
de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles
de grands nuages lourds qui
obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles,
les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de
notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes,
dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin
mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le
relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards
sauvages criaient en passant sur nos têtes.

-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?

-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les
nuages, dit-on, firent pleuvoir.

-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de
la Camargue!

-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes.

Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux
noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!"

Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout
de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses
furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des
charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux
camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques,
gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de
tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les
roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de
vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent:

-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous
ne voulez coucher au milieu des tamaris!

-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?

-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car
vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent!

Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des
rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se
troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à
califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de
notre charretée!

-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à
la chèvre-morte.

Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non.

-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde,
hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.

Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la
nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé
chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!

Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou,
sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes
tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les
mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les
serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas
donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le
gâchis.

-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet
qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!

J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits
compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa
bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu
vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa
chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa
chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur
moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi
je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.

Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse
maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et,
au pied d’une agachole (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux
tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu
reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea
avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans
éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon
que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale.

A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la
grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;
on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures,
nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel,
avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses
contreforts, l’église des Saintes-Maries.

Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,
là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on
dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par
sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette
ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout
ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’orbis
terrarum
des anciens.

Et Lamouroux nous dit:

-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car,
messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons,
avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des
Saintes.

Ce propos se rapporte à l’usage que voici:

Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara
leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de
l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne
dans l’église, la veille de la fête et au moyen
d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.

Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de
tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église.

"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui
vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et
des médailles.

L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays
d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce
sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges,
mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance,
était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades
tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin
l’élection de leur reine.

Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de
noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour
coucher dans l’église, se disputaient les chaises :

"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait
baiser de bouche en bouche le Saint Bras; aux malades on donnait
des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au
milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce.
Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs
ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le
mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de
cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.
Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son
cantique.

Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches,
aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se
déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient
de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante
attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est
élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,
blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule,
elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses
flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié,
l’amour de mon cadet! "

Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est
sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres
effarés... Et en somme nous pleurions tous.

Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la
plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y
éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois
navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une
traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la
mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur
nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de
Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions
qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous
étions en paradis.

Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur
les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et
tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a
délaissée."

Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de
partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent
(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous
embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou
de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès
qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier:

Courons aux Saintes Maries
Pour leur donner notre foi;
Que nos coeurs se multiplient
Pour Jésus et pour sa croix!

et cet autre cantique si répété pendant la fête:

Désarmez le Christ, désarmez le Christ
Par vos prières
Désarmez le Christ, désarmez le Christ
Et soyez au ciel nos bonnes mères!

-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le
firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses
victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça.

Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens
cantiques de leur Ame dévote (1):

J’ai vu sous de sombres voiles
Onze étoiles,
La lune avec le soleil
.

-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!

-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône,
à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le
soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait
détruire depuis lors.

Nous traversâmes le désert et la pinède du Sauvage, et sur le soir
enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches
dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux,
les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.

-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage
de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements
qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés.

-- Eh bien! on porterait à bras.

-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts...

A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était
peinte en noir:

-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait...

-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier.

-- Sacré coquin de sort!

Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes
sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes
au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes.

Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité
des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés
quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son
quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait
de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où,
sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante
protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention,
jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans.

(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre
d'un prêtre de Provence.

Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant
de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et
en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par
elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles,
suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer
ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de
leur foi, sont nos Saintes Maries! "

 

CHAPITRE XV

JEAN ROUSSIÈRE

L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint
Éloi -- L’air de Magali. -- La mort de mon père. -- Les
funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.

-- Bonjour, monsieur Frédéric.

-- Ha! bonjour.

-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages!

-- Oui... D’où es-tu?

-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon.

-- Et que sais-tu faire?

-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier,
carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le
faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé!
et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.

-- Et l’on t’appelle?

-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ).

-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes.

-- Dans les quinze louis.

-- Je te donne cent écus.

-- Va donc pour cent écus!

Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui
m’apprit l’air populaire de Magali: un luron jovial et taillé en
hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père
aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder
d'ennui, en bon vivant qu'il était.

Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse:

"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui
l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque
monsieur."

Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît,
soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou
l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou,
comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître:
il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne.

Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il
parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les
grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les
gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.

-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené
bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de
quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six
bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions,
sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte,
lentement, remontait le cours de l'eau!

Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les
auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les
gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage.

Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron,
c'était lors de la Saint-Éloi.

-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous
montrerons comment on monte une petite mule.

Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la
Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les
bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter
le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré
avec des oeufs, qu'on appelle tortillades. Mais chez nous, ce
jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de
quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des
tournois,
harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs
et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire
qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur:

-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une
fois, deux fois, trois fois!

Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La Charrette Ramée va
à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui
marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son
fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les
Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs
petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les
colliers, à leur chaperon, ont tous une tortillade (gâteau en forme
de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et,
porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine
gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main.

Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante
mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec
les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous
en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers
minces et la ceinture aux flancs.

C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule
"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme
un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis
d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et
tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la
grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.

Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de
Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin).
Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit
la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée:

-- Camarades! vous voilà tout un peuple de pieds-poudreux et de
bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous
ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre
grand patron.

-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal?

-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.

Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la
tortillade fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença:

"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout
soucieux. L'enfant Jésus lui dit:

-- Qu'avez-vous? père.

-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde
là-bas.

-- Où? dit Jésus.

-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien,
dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant,
une belle grande boutique?

-- Je vois, je vois.

-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on
l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle
de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à
n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du
matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble
digne de devenir un rand saint.

-- Et qui empêche? dit Jésus.

-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de
premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui,
et présomption est perdition.

-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de
descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.

-- Va, mon cher fils.

Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le
dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur
la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne
portait: Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux
chaudes forge un fer.

Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son
chapeau:

-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous
aviez besoin d'un peu d'aide?

-- Pas pour le moment, répond Éloi.

-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.

Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue,
un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant:

-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y
avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail.

-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu
salué en entrant chez maître Éloi?

-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à
la compagnie!"

-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler
maître sur tous les maîtres... Tiens, regarde l'écriteau.

-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau.

Et de ce pas il retourne à la boutique.

-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous
pas besoin d'ouvrier?

-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous
t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu
me salueras, tu dois m'appeler maître, vois-tu? sur tous les
maîtres
, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi,
qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!

-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça
en une chaude!

-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est
pas possible...

-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres!

Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il
va le prendre avec la main.

-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te
roussir les doigts!

-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous
n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la
main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son
martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire,
l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé.

-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien.

Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir
comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les
doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut
lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant
froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent...
Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage,
il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.

-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un
cheval...

Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un
superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint
Martin.

-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de
fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.

Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes:

-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes
chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui
peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer
en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.

-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que
ce n'est pas nécessaire.

-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop
drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?

-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.

Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,
crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le
serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf
qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,
desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,
l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!
que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et
solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.

Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître
Éloi, collègues, commençait à suer.

-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi
bien.

Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval
et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis,
c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du
cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
tombe.

Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se
prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait
un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour
aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus."

Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean
Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
rappeler ce brave Jean dans ce livre de Mémoires. C'est lui qui
m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à
l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de Magali, air
si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté
de ne plus le retrouver dans la Mireille de Gounod.

Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à
laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier
qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour,
pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant
d'autres choses, se perdre dans l'oubli.

Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de
l'air de Magali:

-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
Puisqu'en Provence te voilà!
Tu aurais pu prendre dommage
Dans le combat de Gibraltar:
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
Ton doux ramage.
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
M'a réjoui.

Vous avez bonne souvenance,
Monsieur, pour ne pas m'oublier;
Vous aurez donc ma préférence,
Ici je passerai l'été,
Je répondrai à votre amour
Par mon ramage
Et je vais chanter nuit et jour
Aux alentours.

-- Je te donne la jouissance,
L'avantage de mon jardin;
Au jardinier je fais défense
De te donner aucun chagrin,
Tu pourras y cacher ton nid
Dans le feuillage
Et tu te trouveras fourni
Pour tes petits.

-- Je le connais à votre mine,
Monsieur, vous aimez les oiseaux;
J'inviterai la cardeline.
Pour vous chanter des airs nouveaux
La cardeline a un beau chant,
Quand elle est seule;
Elle a des airs sur le plain-chant
Qui sont charmants.

Jusque vers le mois de septembre
Nous serons toujours vos voisins.
Vous aurez la joie de m'entendre
Autant le soir que le matin.
Mais lorsqu'il faudra s'envoler
Quelle tristesse!
Tout le bocage aura le deuil
Du rossignol.

-- Monsieur, nous voici de partance;
Hélas! c'est là notre destin.
Lorsqu'il faut quitter la Provence,
Certes, ce n'est pas sans chagrin.
Il nous faut aller hiverner
Dedans les Indes;
Les hirondelles, elles aussi,
Partent aussi.

-- Ne passez pas vers l'Amérique.
Car vous pourriez avoir du plomb
Du côté de la Martinique
On tire des coups de canon.
Depuis longtemps est assiégé
Le roi d'Espagne:
De crainte d'y être arrêtés,
Au loin passez.

Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr,
indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le
mérite d'avoir conservé l'air que Magali a fait connaître. Quant au
thème mis en vogue par l'aubade de Mireille, les métamorphoses de
l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui
commençait comme suit:

--Marguerite, ma mie,
Marguerite, mes amours,
Ceci, sont les aubades
Qu'on va jouer pour vous.
-- Nargue de tes aubades
Comme de tes violons:
Je vais dans la mer blanche
Pour me rendre poisson.

Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un
jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait
quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et
tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:

O Magali, ma tant aimée,
Mets ta tête à la fenêtre.
Écoute un peu cette aubade
De tambourins et de violons:
Le ciel est là-haut plein d'étoiles,
Le vent est tombé...
Mais les étoiles pâliront
En te voyant.

C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse,
j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), --
lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant
devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui
avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras
maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui
présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots,
le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le
pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre
avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la
vue, il dit:

-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des
chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte
Vierge!

(1) Nom de la Noël, en Provence.

A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et,
lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous
pleurions autour du lit:

-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je
rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon
bonheur, qui a été béni.

Ensuite, il m'appela et me dit:

-- Frédéric, quel temps fait-il?

-- Il pleut, mon père, répondis-je.

-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les
semailles.

Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête
le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais
né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les
volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de
suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les
chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit,
toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma
mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves
de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu
blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents,
les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant,
l'un après l'autre:

-- Que Notre Seigneur vous conserve!

Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur
du "pauvre maître".

Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu
pour lui, les pauvres ajoutaient:

-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils
l'accompagner au ciel!

Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le
couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le
défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière
portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître.

Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et
vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le
dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des
traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait
patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et
fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les
infatigables de ses grandes armées.

Une semaine après, au retour du service, le partage se fit. Les
denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de
basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du
blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le
verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de
ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui
n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre,
que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les
charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé,
transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
diviser, en trois parts, à dire d'expert.

Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après
l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon
lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le
chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part,
-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de
Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur,
tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de Mireille:

Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!

 

CHAPITRE XVI

MIREILLE

Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à
Paris. Lecture de Mireille en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la
Gazette de France. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le
quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile.

L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de
Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou,
plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la
maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et
blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais
boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
dit un cyprès de Provence agité par le vent.

-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux?
me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.

-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur!

-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre,
celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la
mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
Papillon
, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
recueillir.

Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
Magali, toute fraîche arrangée pour le poème de Mireille.

Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria:

-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle?

-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt,
d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner.

-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes,
obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui
s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque
chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de
Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus,
chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:

J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
La maison des parents, la première patrie,
L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit.
Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
Et la treille, à présent sur les murs égarée,
Qui regrette son maître et retombe éplorée;
Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière,
Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère.

Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose
de votre poème provençal.

Et je lui lus alors un morceau de Mireille, je ne me souviens plus
lequel.

-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je
vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve,
d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à
moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa
langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce
patois usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames
existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais
suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le
croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les
dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé
l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la
généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand
siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier
d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec
le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la
sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je
vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et
jolie et sonore comme le meilleur italien.

L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du
peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et
Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure,
belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que
sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la
petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un
d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui
scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux
l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve,
hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de
la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle
partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt
son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout
hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie
battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un
monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune
Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:

-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?

Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému,
épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un
couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite.
Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses
parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit
faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de
nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement
littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes,
jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: la Cité des
hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés,
Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les
Servitudes volontaires
, etc. Mais vous savez, dans les batailles,
bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la
Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le
théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole,
était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en
provençal:

A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe
des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir
-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il?
dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son
devoir.

Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis
l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine,
Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey
d'Aurevilly, étaient de ses amis.

Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de
vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance,
arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de
passage entre Avignon et Paris.

Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un
jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic
Segré, me dit, un jour:

-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?

J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la
première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine.
J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes
quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place
Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer
le bon Dumas.

-- Eh bien! cette Mireille, me fit-il, est-elle achevée?

-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.

-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.

Et quand j'eus lu le premier chant:

-- Continuez, me dit Dumas.

Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième.

-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez
demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis,
dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours
avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne
pensez.

Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le
surlendemain, nous achevâmes le poème.

Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la
Gazette de France la lettre que voici:

"La Gazette du Midi a déjà fait connaître à la Gazette de France
l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce
que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de
répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont
inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à
la mort de la poésie et des poètes.

"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de
plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a
souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux
être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler,
aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant
à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...

"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois
romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue
éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le
poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric
Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole
d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma
responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste."

Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons,
disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans
un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."

Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant
la main:

-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre
Mireille. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et
laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les
boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.

Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à
Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette
visite dans son Cours familiers de Littérature (quarantième
entretien, 1859):

"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et
modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de
Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune
poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur
écossais, l'Homère de la Provence.

"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette
tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui
caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie,
qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la
vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa
mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues
vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.

"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les
lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de
noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre,
l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la
fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit
jardin grand comme le mouchoir de Mireille.

"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux
idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce
attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins,
parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les
montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible.
C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer.
Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit
pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans
langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village
pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses
dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers
exemplaires de son poème; il sortit."

Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans
la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme
somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.

Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de
Lamartine.

-- Qu'il entre, dit le poète.

Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa
nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
son bureau.

-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.

-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.

Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la
chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le
premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre
suivante:

"Jai lu Mirèio... Rien n'avait encore paru de cette sève nationale,
féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un
Entretien sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les
Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas
coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère."

Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:

(mars 1859).

"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au
soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des
exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la Gazette de
France
. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre.
Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas
autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a
ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire,
et il va faire un Entretien tout entier sur vous et Mirèio. Il
m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les
lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation
générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine
et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son Entretien
parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il
dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est
un Homère!" Il me charge de vous écrire tout ce que je veux et il
ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc
bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon
souvenir."

Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition
maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de Mirèio, mais
sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais
pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris
connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et
elle me répondit, profondément émue:

-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un
éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et
j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!

Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de
la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de
sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la
fondation du Félibrige.

Le quarantième Entretien du Cours Familier de Littérature parut un
mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en
Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de
Mireille et cette glorification était le couronnement des articles
sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la
presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma
reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de
la seconde édition:

 

A LAMARTINE

Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme,
C'est la fleur de mes années,
C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles
T'offre un paysan.

8 septembre 1859

Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1):

 

SUR LA MORT DE LAMARTINE

Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines
envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs
brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout
ce qui grouille râle en braiment unanime:
-- Ce soleil était assommant!"

Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon
maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes
consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété
d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,

Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous
décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait
mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié
plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...

Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande
source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les
jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent --
qu'il ne savait pas l'art des vers.

Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes
saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de
Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent
sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.

Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens
rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait
fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il
était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.

Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le
mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples
tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens
enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.

Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses
biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en
combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois
et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.

Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il
gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du
jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les
espaces, ce cri suprême: Eli, lamma sabacthani!

Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés
et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa
donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire
et de son infortune, -- sans dire mot il expira.

21 mars 1869

Me voilà arrivé au terme de l'élucidari (comme auraient dit les
troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma
jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,
appartient, comme tant d'autres, à la publicité.

Je terminerai ces Mémoires par quelques épisodes des l'existence
franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou
coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône,
on pratiquait le Gai-Savoir.

 

CHAPITRE XVII

AUTOUR DU MONT VENTOUX

Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la
descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. --
Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les
Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque.

Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les
courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas,
qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour
de septembre, l'ascension du mont Ventoux.

Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne,
nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du
soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise,
sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les
rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.

Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre
les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du
Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat
Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la
triangulation de son immense cône.

En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient
au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le
temps, il ne faisait pas chaud.

Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons
ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes
la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé,
c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de
toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.

Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont
Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:

Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14
septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut,
redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à
croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils
enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait
trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.

Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut
songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude
sur la mer!

Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les
chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la
Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse
aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.

Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que
par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,
entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois
qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route.

Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les
éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes,
arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas,
entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand,
tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à
nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas.

Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que,
sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils
eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux...
Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette
épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme,
nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à
Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par
glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale
où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent
de dégringoler, la tête la première.

Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et,
remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de
descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus
forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de
nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une
troisième fois après les autres ci-dessus.

Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit
village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout
jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y
héberger.

Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher
une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les
rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir
nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier
à foin.

Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, -
fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous
avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que
c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de
la veille, nous partîmes joyeux du pays qui branle sans vent (comme
l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux
par Savoillants et Reillanette.

Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom
le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes,
des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes,
qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de
Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent:

-- Vos papiers?

Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais,
croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous
garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes.

-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons?

Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant
qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se
désorbitait les yeux en tordant sa moustache:

-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le
tour du Ventoux.

-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du
paysage...

-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le
Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui
essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes
farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et
suivez-nous pour le quart d'heure.

Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la
peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos
grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos
bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands,
-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les
chasse-coquins.

Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous
atteignit et nous dit:

-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à
la fête de Montbrun?

-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du
Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le
soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà
que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont
pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons...

-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer,
dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de
loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh
bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite
même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la
maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez,
pourtant, me faire cet honneur!

-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir
délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce
positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut,
vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?

-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais
autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.

Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec
l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à
l'auberge nous restaurer quelque peu.

Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué,
comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale.
Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux
virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de
lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas
misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues
broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant,
tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites,
doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement,
posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les
fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui
demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de
bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas
davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que
nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément
d'être servis par elles.

A Montbrun, disait-on autrefois en Dauphiné, arrivé à deux heures,
à trois on est pendu
. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours
véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du
terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce
village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit
face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu
rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas,
place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la
garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562).
D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de
saute-remparts, et voici ce qu'on raconte:

Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon,
reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux
casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et
chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau.

-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris
escousse, tu ne peux pas faire le saut?

-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît
d'essayer, je vous le donne en trois.

Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce.

Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit
démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del
Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour
s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les
moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un
couvent qu'il y avait en dessous.

Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare
le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en
passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules
déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault.

-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une
prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et
laisser passer la chaleur.

-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez
suer et essouffler!

Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux
les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au
soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie.

A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche
s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à
larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque
chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par
le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous
lui dîmes bonjour.

-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous
faites un peu halte?

-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez.

-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où
j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus,
mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et
maintenant Marthe dévide.

Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe.

-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne
seriez-vous pas herboristes?

Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds
foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins.

-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux.

-- Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne! dit le
vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes
peut-être bien des triacleurs de Venise.

-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?

--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on
nomme la thériaque, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse
de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret,
et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est
elles que vous cherchiez...

-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous.

-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés,
mais il n'est pas de sot métier:

Comme dit le renard
Chacun joue de son art.

Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à
tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons
tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.

-- Ah! tonnerre de nom de nom!

-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je
tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.

-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion,
comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la
terre?

-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait
malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez,
quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir
s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les
vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par
l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se
tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je
vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi.
Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier,
dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous
voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les
sources que j’ai mises en vue.

Nous lui dîmes en plaisantant:

-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un
jour la Chèvre d’Or?

-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à
cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de
là-haut a plus de sens que nous tous. Une
fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une
fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée
fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse
d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à
notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà,
voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je
vous conte encore ceci:

"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le
certifierait) me fit appeler à la cure.

"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le
curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un
jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant
promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne
vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre
science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe,
ah! que vous me feriez plaisir!

"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce
avec quoi les hosties se font.

Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de
Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu.

"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la
Justice.

"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui
représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de
vin troublé avec de l’eau: ça représentait
l’avocat.

"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à
Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné.

"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.

"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes
doigts tourna joyeuse, comme en danse.

"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir
tranquille: l'inculpé est acquitté.

"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous
un peu sur les témoins.

"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour
mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils
étaient en chemin.

"La verge demeura muette.

"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu
qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas
vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer
tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à
Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins.

"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu
soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là
au frais, prenez garde de vous morfondre.

Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces
quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras
dans son grand et frais poème qui a nom Les charbonniers, et nous
allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis
à Sault, la ville des Étrangleurs de truie.

Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la
gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est
Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette
comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence,
nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai
répertoire des contes populaires.

Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un
tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et,
après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite
prière que voici:

Nous rendons grâces, mon Dieu,
Au bon curé de Monieux:
Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!

Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant
questionné un des petits mangeurs, il lui dit:

-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces
une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...

Et le petit répéta:

Nous rendons grâces, mon Dieu,
Au bon curé de Monieux:
Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!

-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu,
mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me
trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce
pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu
diras la prière que ton père vous fait dire.

-- Il suffit, monsieur le curé.

Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé;
et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant:

-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les
ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils,
d’action de grâces, qui est bien plus belle encore:

Je rends grâce au bon Dieu!
Les hommes de Monieux
Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:
Mais lui tout seul, mon père
Ne s’est pas laissé faire.

"T’en souviendras-tu demain?

-- Je m’en souviendrai, père.

Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire,
accompagné du petit, et commence:

-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a volé notre vache...
Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne
à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente...
Allons, mignon, dis ce que tu sais.

Et le petit alors:

Je rends grâce au bon Dieu!
Les hommes de Monieux
Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:
Mais lui tout seul, mon père
Ne s’est pas laissé faire.

Je vous laisse à penser le rire...

Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d’eau
sauvage, qui bondit, comme dit Gras,

Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers,
Où les bergers pendent l'appât
Pour attraper les merles.

et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si
nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l’hôte,
dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions
encore parmi les précipices, au pied d’un haut escarpement qu’on
nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l’épisode de
Calendal lorsqu’il dénicha les ruches d’abeilles,

La Nesque, par-dessous, affreuse,
Ouvrait sa ténébreuse gorge

et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu’à un
endroit appelé le Pas de l’Ascle, un véritable labyrinthe, nous n’y,
voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et
tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou.

-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos
os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre oeuvre
félibréenne. Je serais d’avis de retourner.

-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à l’heure "les effets
de la lune" sur les roches de la Nesque.

-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami
Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par
les loups.

Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous
sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous
vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au loin, poindre une
petite lumière.

Nous y allâmes. C’était une masure écartée dans la montagne, qu’on
appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur
mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent
l’hospitalité et ils nous dirent:

"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l’autre année,
une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui
arrivait...

"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la
Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre prêtre qui s’était
décroché et tout meurtri."

-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit Aubanel à
Grivolas.

-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape.

La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de
l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé d’huile. Elle
nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne qu’Aubanel,
tout petit homme qu’il fût, en vida onze assiettées, et le grand
félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon
sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son Livre
de l’Amour
, il y fait l’allusion suivante:

La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va
quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le
seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. --
Et la soupe est versée; pendant qu’elle s’imbibe,-- L’hôte amical
vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour,
aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent
leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais,
le repas fini, déjà chacun sommeille: -- L’hôtesse avec une lampe va
vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et
tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l’âme. -- Ah!
qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, --
Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- N’être ensuite
réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec
les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!

Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante
d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des
fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les
lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes l’auberge. Mais
va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes porte close; l’hôte et
l’hôtesse
moissonnaient.

Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous
apprêter quelque chose pour dîner.

-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!

-- Et pourquoi?

-- C’est que l’auberge, appartenant à la commune, s’afferme sous
condition que personne autre n’ait le droit de donner à manger aussi.

-- Il nous faut donc crever de faim?

-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre
chose qu’à boire.
Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux,
nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.

Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à
châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d’estrade, nous fait
brutalement, comme quelqu’un que l’on dérange:

-- Que voulez-vous?

-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier
l’autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment,
monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...

-- Avez-vous des papiers?

-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si l’on ne peut plus
faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir
des papiers...

-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés
de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.

-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en pouvant plus...

-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un bon mulet.

Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, d’autant plus,
saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre.

-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez
M. le curé, je suis sûr qu’il nous connaîtra.

-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.

Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre:

-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces
individus.

Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d’abord des
chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:

-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.

-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous
souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma librairie?

-- Ah! monsieur Aubanel?

-- Précisément.

-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur
de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les
petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la
santé de l’Almanach provençal et des félibres!

Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de
Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne pouvait retrouver,
grommelait:

-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que
j’aille mettre au joug.

C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un moment, l’aubergiste
sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:

-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de
dire que si vous désiriez manger...

Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été
méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la
poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente
de la Nesque.

-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois
que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose?

-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se
léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de
poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me
semble que tout à l’heure, mes amis, nous y taperions.

Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque,
l’aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l’animal, avec
un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l’huile
infecte, que nous ne pûmes avaler.

Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois
d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans
la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et
noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil.

Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais
allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à
travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque,
en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon
(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous
revînmes de là aux plaines d'Avignon.

 

CHAPITRE XVIII

LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE

Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La
Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez
Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. --
Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des
Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris.

I

Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (Lettres de mon
Moulin et Trente Ans de Paris
), a raconté, à fleur de plume,
quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane,
en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de
la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque
quarante ans.

Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire
honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son
patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui
depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première
feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une
poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: les Prunes.
Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son
salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
l'avait pris en grâce.

Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate,
avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante
et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
Prunes lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les
cheveux de son doigt hautain:

-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?

-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le
poète.

Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la
même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.

A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
prodigieuses de Tartarin de Tarascon était déjà un gaillard qui
voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en
bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce
qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.

Je me souviens d'un soir où nous soupions au Chêne-Vert, un
plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions
attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau
milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.

Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir,
avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr,
buvait bouillon de onze heures.

Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la
Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait,
pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:

-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre
de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux
Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter!

II

Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du
camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil,
bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:

"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir
à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront
nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la
buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et
demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant
ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas!
Ton

Chaperon Rouge."

Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous
à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez
Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur
la route blanche.

Nous demandâmes au cantonnier:

-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?

-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland,
vous en aurez encore pour deux heures.

-- Et où est cette tombe?

-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du
Vigueirat.

-- Et ce Roland?

-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des
Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.

Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en
chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes
du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais
poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme
de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous
entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre
à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus.

III

On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune,
que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la
table pour décliquer le rire et les folâtreries.

Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit
noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des
houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le
bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos
assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.

-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir
cette espèce de patelin?... Garçon!

-- Plaît-il, monsieur?

-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.

-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.

-- Pour y mettre un viédase! repliqua Daudet d'une voix tonnante.

Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
laissa tranquilles.

-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon
Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les
commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en
Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on
vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de
carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des
choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et
savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.

-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.

-- Allons-y, criâmes-nous tous.

IV

On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se
demi-tasse dans un cafeton populaire. Puis, dans les rues étroites,
blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna
doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui
étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
Arles.

Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre
Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des
Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.

Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque
barralière qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi
les tibanières brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de
leurs faix de glanes, et les cacalausières qui criaient:

-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?

Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le
jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son
bas:

-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce
qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique?

La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres
Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs
seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts
noués en crête:

-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en
auriez-vous une?

-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute.

-- Ou chez la Catasse, dit une autre.

-- Ou chez la veuve Viens-Ici.

-- Ou à la porte des Châtaignes.

-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous
voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et
où aillent les braves gens.

V

-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une
borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne
vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y
conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut
que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg
de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier
ordre; mais les gens de rivière, les radeliers, les bateliers qui
viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas
mécontents.

-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc?

-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de
Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous
parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part.

-- Êtes-vous allé loin?

-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au
Havre-de-Grâce... Mais.

Pas de marinier
Qui ne se trouve en danger.

Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont
toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré
en mer.

-- Et l'on vous nomme?

-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque
moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de
l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés.

VI

Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un
pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le
traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats
juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la
respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en
s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.

Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux
treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment
dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et
écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois
chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait.

-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet.

Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et
nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais,
enfin, nous y étions.

-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.

-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui
diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des
gens comme ça...

-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles!

-- Ah! si un catigot d'anguilles peut faire leur félicité... Mais,
voyez, nous n'avons rien autre.

-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le catigot.
Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler,
nous vous en prions, avec nous autres.

-- Grand merci! vous êtes bien bons.

Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les
cinq au cabaret de Trinquetaille.

VII

Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de
mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une
longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.

Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des
chasse-mouches (faisceaux de tamaris où viennent se poser les
mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces
hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
autre table, nous prîmes place sur des bancs.

Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le caligot, la Counënque,
pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de
Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des
olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
de merluche braisée.

-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet
qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
de noces!

-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous
aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des
gardians ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.

C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille
de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés,
dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à
feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage
pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
seconder, tous nous faisions notre possible.

Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:

-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon
fait boire et maintient la soif.

En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une
allumette. Puis, arriva le catigot, où le bâton d'un pâtre se
serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable...

-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin
bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur!

VIII

Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur
repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un
plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de
vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous
ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en
claquant des lèvres.

Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta
alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci:

Quand notre flotte arrive
En rade de Toulon,
Nous saluons la ville
A grands coups de canon.

Daudet nous dit:

-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre?

Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois
du Léberon):

Chevau-léger, mon bon ami,
A Lourmarin, l'on s'éventre!
Chevau-léger, mon bon ami,
Mon coeur s'évanouit.

Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent
lors en choeur:

Les filles de Valence
Ne savent pas faire l'amour:
Celles de la Provence
Le font la nuit, le jour.

-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à
l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous
répliquions superbement:

Les filles d'Avignon
Sont comme les melons:
Sur cent cinquante
N'y en a pas de mûr;
La plus galante...

-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous
dresserait "verbal" pour tapage nocturne.

-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle.

-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous
inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.

La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny
écrivit aussitôt de sa plus belle plume:

A. Daudet, secrétaire du président du Sénat;
F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;
A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;
P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon.

-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait
jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou
sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la
moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et,
va, moi je me charge de les faire danser.

IX

Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous
sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler.

Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:

-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa
l'infatigable et charmant nouvelliste de la Mule du Pape, les ponts
de la Provence ne sont faits que pour ça...

Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait
dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant:

La farandole de Trinquetaille,
Tous les danseurs sont des canailles!
La farandole de Saint-Remy,
Une salade de pissenlits!

Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que,
dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une
rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son
cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le
frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des
couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans
le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était
vraiment chose suave.

-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés.

-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien
compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune!
Une noce en plein Rhône!

Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la
mariée, et en veux-tu des baisers...

Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en
presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous
entourent et nous serrent:

-- Au Rhône, les marauds!

-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant
la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire
en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous
ferait du mal?

-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce
brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les
choses en restèrent là.

X

Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze
heures... Et nous dîmes:

-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.

Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au
clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène
au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu
des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées
sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous
l'admirable ballade de Camille Reybaud:

Les peupliers du cimetière
Ont salué les trépassés.
As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière!

MOI

Des blancs lombeaux du cimetière
Le couvercle s'est renversé.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

Sur le gazon du cimetière
Tous les défunts se sont dressés.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

Frères muets, au cimetière
Tous les morts se sont embrassés.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

C'est la fête du cimetière,
Les morts se mettent à danser.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

La lune est claire: au cimetière,
Les vierges cherchent leurs fiancés.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

Leurs amoureux, au cimetière,
Ne sont plus là, si empressés.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

Oh! ouvrez-moi le cimetière,
Mon amour va les caresser...

XI

Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous
autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous
fait entendre ces mots:

-- Laissez dormir ceux qui dorment!

Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba
dans le silence.

Mathieu disait doucement à Grivolas:

-- As-tu entendu?

-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage.

-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu,
un de ces galimands, comme nous les nommons en Arles, qui viennent
se gîter, la nuit, dans ces auges vides.

Et Daudet:

-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition
réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût
interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser!

Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes:

De l'abbaye passant les portes,
Autour de moi, tu trouverais
Des nonnes l'errante cohorte,
Car en suaire je serais!
-- O Magali, si tu te fais
La pauvre morte,
La terre alors je me ferai:
La je t'aurai.

Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous
allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour
Avignon.

Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette
lettre:

Paris, 31 décembre 1870.

"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de
baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue
provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon
leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et
publier ma lettre dans le Mercure de Souabe.

"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du
chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le
catigot et la cachat de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils
nous brûlent les doigts. Le bois se fait
rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien.
Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les
remparts de Paris ......................................................................
..................................................................................................
..................................................................................................
"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour
ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours
d'aujourd'hui à un an.

Ton félibre,
Alphonse DAUDET."

Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent
Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin,
les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de
Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela
Tarascon lui garderait rancune?

Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau
qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.






End of the Project Gutenberg EBook of Mes Origines. Memoires et Recits, by 
Frederic Mistral

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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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